lundi 26 septembre 2016

MOI, moi & François B.

Théâtre Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet

Une pièce de Clément Gayet
Mise en scène par Stéphane Hillel
Décor d’Edouard Laug
Costumes de Brigitte Faur-Pérdigou
Lumières de Laurent Béal

Avec François Berléand (François), Sébastien Castro (Vincent), Constance Dollé (Cécile), Inès Valarcher (Cézanne), Clément Gayet (Clément)

L’histoire : François Berléand attend un taxi dans la rue. En retard pour le théâtre, il est de mauvaise humeur. Ce soir, il joue Dom Juan de Molière. Inexplicablement, il se réveille dans une agence de voyage, sans porte ni fenêtre. Il est emmuré aux côtés de Vincent, un jeune auteur farfelu et inculte, qui est otage lui aussi et qui va rendre François complètement fou.
Pour se sortir de cet enfer, François B. va devoir tout à tout menacer, mentir, supplier, séduire. Alors qu’il pense avoir trouvé un moyen de s’échapper, il va découvrir qu’il n’est pas un prisonnier comme les autres…

Mon avis : MOI, moi & François B. est un OTNI (œuvre théâtrale non identifiable). Il n’y a qu’en lorgnant du côté des pièces de Sébastien Thiéry qu’on peut lui trouver une parentèle. Cette comédie, qui repose sur un postulat totalement irréaliste, est redoutablement efficace. C’est du décousu main. Si, pour en découvrir les arcanes, on pouvait effectuer une coupe du cerveau de son auteur, Clément Gayet, je pense qu’on serait halluciné par des méandres d’une complexité labyrinthique tant son esprit est tordu, distordu, hélicoïdal (un Gayet à spirales, quoi !).
Comment peut-on imaginer une histoire aussi surréaliste et réussir à en passionner le public ? A cela, les raisons sont multiples.
On se glisse dans ce théâtre absurde comme on enfile ses vieilles charentaises ; avec délectation. C’est confortablement installé dans son fauteuil que l’on s’embarque pour un voyage surprise en territoire inconnu. Et, très vite, on se met à ronronner d’aise. Inutile de jouer les cartésiens et de chercher une quelconque logique (quoi que…), il suffit de se laisser emporter comme dans un scenic railway dans lequel tout peut arriver, même l’impossible.


Tout de suite, on est en empathie avec François Berléand. On devient nous même ce François B.. On essaie de comprendre ce qui lui/nous arrive. Son angoisse, son affolement, son désarroi, on les partage. Cette pièce est kafkaïenne à souhait. Lui et nous sommes des mouches prises dans une toile d’araignée machiavélique. Une araignée qui aurait le visage débonnaire et lunaire de Sébastien Castro. C’est lui qui tisse, lui qui tire les ficelles. Heureusement, c’est une araignée novice, donc encore maladroite et, surtout, sensible et vulnérable. Mais déterminée.


Petit à petit, à travers certaines confidences extorquées de diverses façons par François B., on commence à acquérir quelques clés. En fait, tout se passe dans la tête de Vincent (l’araignée). Vincent est un « aspirauteur ». A la fois un aspirant auteur et un… aspirateur. Il réussit à convoquer dans son cerveau les personnes qu’il désire pour les y emprisonner. C’est diabolique. Et ses victimes, otages involontaires, ne peuvent qu’être impuissantes. Il n’y a pas d’échappatoire. De même que, au propre comme au figuré, il n’y a pas d’issue. Vincent peut, selon son gré, attirer qui il veut dans sa toile. Y compris un personnage aussi incongru qu’une jolie contorsionniste à qui il va affecter des tâches complètement extravagantes. En tant que deus ex machina, il peut tout se permettre. Voire même mêler au cauchemar de François B. sa propre épouse, Cécile. Lorsqu’elle est à son tour victime de ce kidnapping mental, la pièce gagne encore en rythme et en complications. Nous sommes dans un jeu de Légo démoniaque. Chaque élément qui s’ajoute construit un édifice, certes irrationnel, mais d’une solidité à toute épreuve. Tout s’imbrique et s’élève de plus en plus haut dans un monde où l’imaginaire est roi mais où, paradoxalement, réside une forme de logique implacable.


Une situation aussi déroutante, lorsqu’elle est jouée avec la plus sincère authenticité, ne peut qu’engendrer de grands numéros d’acteurs. Dans ce domaine, on est servi. Quand l’absurde est ainsi élevé au rang de religion, François Berléand en est le grand prêtre absolu. Dans ce registre où il est en permanence dominé par les éléments, il est comme un poisson dans l’eau. Son jeu est d’une acuité impressionnante. Il n’interprète pas un rôle puisqu’il EST François Berléand. Il fait son miel de la schizophrénie. Pour cela, il faut posséder à la fois une sacrée dose d’autodérision et beaucoup de recul. Il joue avec lui-même, se gausse de son image, introduit dans le scénario des éléments de sa propre vie, et le saupoudre de réflexions cocasses ou acérées sur le milieu des acteurs.

Cette pièce est un gigantesque quiproquo, une mise en abîme. Comme dans un rêve, on a la sensation de tomber dans un puits sans fond. Sauf qu’à y regarder de près, il y en a néanmoins, du fond. On est dans le pirandellien. Ici, ce n’est pas «Six personnages en quête d’auteur », mais plutôt « Un auteur en quête de personnage(s) ». On se sent bien dans ce grand n’importe quoi parfaitement agencé et maîtrisé… Lorsque j’évoquais les multiples raisons qui vont permettre à cette comédie loufoque de réaliser le succès qu’elle mérite, il y a, outre son écriture, sa mise en scène et ses acteurs. La mise en scène est vive, inventive, émaillée de trouvailles originales (Ah, ce combat au ralenti !...). Elle en cultive le non-sens tout en en rendant les actions et les réactions plausibles. Il y a une telle rigueur que l’illogisme nous devient naturel.


Et puis, évidemment, il y a les acteurs. François Berléand, je l’ai déjà souligné, est impeccable de bout en bout. Il s’amuse visiblement à interpréter un personnage, qui est lui-même, confronté à une situation incontrôlable. On ne peut, pour une fois, parler de « rôle de composition » puisqu’il se met lui-même en scène, mais plutôt de rôle de « décomposition ». Il se délecte à se vautrer dans le deuxième et le troisième degré. Cet homme possède un grain de folie très personnel parfaitement en adéquation avec ce type d’écriture. Sa prestation est formidablement accomplie.
Bien sûr, François Berléand ne pourrait pas s’exprimer avec autant de liberté et de créativité qu’il ne disposait pas de partenaires capables de le transcender.
Quelle idée magistrale que de lui avoir adjoint Sébastien Castro pour le rôle du pseudo démiurge. Leur association fonctionne admirablement. Autant Berléand est dans le mouvement, dans l’énergie, dans la volubilité, autant Castro est calme, flegmatique, mystérieux. Dans ce duo, avec son timbre de voix grave et traînant si personnel, il assure un contrepoint idéal. Vincent nous apparaît aussi irritant et énervant qu’attachant. Il est même particulièrement émouvant lorsqu’il évoque son enfance. En résumé, pour rester dans la métaphore musicale, Berléand est un violon frénétique et Castro une contrebasse paisible. En tout cas, quel tandem !

Dans ce mini-orchestre, Constance Dollé joue une partition à part. En joli décalage, elle apporte à l’intrigue une note « boulevardienne ». Elle a l’étonnement, le ravissement puis l’enthousiasme naturels et spontanés. Elle réussit quasiment à s’accommoder des bizarreries qui viennent interférer dans son quotidien. En même temps, c’est peut-être aussi que ça l’arrange en lui évitant de fournir trop d’explications embarrassantes… Constance est une valeur sûre. Elle peut et sait tout jouer. Mais c’est sans doute dans la comédie qu’elle peut le mieux déployer son immense éventail.
Et puis, il y a Inès Valarcher, l’avatar créé par le cerveau foisonnant de Vincent. Je ne veux rien dévoiler de sa prestation pour en préserver tous les effets de surprise. Dans ce mini-orchestre, elle est l’instrument qu’on n’attend pas qui joue une ligne mélodique hors de portée du commun des mortels. Vous verrez bien…

Bref, même si vous ne prisez pas particulièrement l’absurde, vous ne pouvez que prendre un immense plaisir à suivre les péripéties de cette pièce où la jubilation va sans cesse grandissant. On est tenu en haleine jusqu’au bout en se demandant comment tout cela va se terminer. Au risque, jouissif, de rester sur notre fin !!!

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 19 septembre 2016

Renata

Comédie Bastille
5, rue Nicolas Appert
75011 paris
Tel : 01 48 07 52 07
Métro : Richard Lenoir / Chemin Vert

D’après la pièce argentine « Renée » de Javier Ulises Maestro
Adaptation de Stéphan Druet et Sebastian Galeota
Mise en scène de Stéphan Druet
Décor d’Olivier Prost
Lumières de Christelle Toussine
Costumes de Denis Evrard
Musique de Maxime Richelme
Chorégraphies de Christophe Ségura

Avec Sophie Mounicot (Monique, la gouvernante), Sebastian Galeota (Jean, le fils / Renata, la veuve), Philippe Saïd (Philippe, le jardinier), Emma Fallet (Blanche, la bonne), Antoine Berry Roger (Alexandre, le notaire)

L’histoire : Un richissime patron juif argentin demeurant à Paris dans une maison bourgeoise, vient de mourir. Un couple de domestiques, la belle-sœur et le fils s’y retrouvent seuls. Renata, la veuve de ce patron, disparue des années auparavant, n’a jamais été retrouvée.
Ce terrible quatuor va faire tout ce qui est en son pouvoir pour toucher l’héritage. Mais quand le jeune notaire arrive pour régler leurs affaires, leurs plans vont basculer…

Mon avis : La chanson de Nana Mouskouri, L’amour en héritage, ne pourrait absolument pas servir de générique à cette pièce. En effet, s’il y est question d’héritage, d’amour il n’y en a point. Ou très peu. Ou il est malheureux.
Renata est une pièce terrible. Sa construction est implacable. Dès le lever du rideau, on est dans le ton. Il y a deux méchants, une gentille et un mal-aimé. Les deux méchants, Monique (« Momo ») et Philippe forment un couple à filer des complexes aux Thénardier. Elle, c’est la gouvernante. Ça, pour gouverner, elle gouverne ! Autoritaire, acariâtre, vindicative, elle dirige la maisonnée avec un gant de fer dans une main du même métal et un cœur en acier trempé. Son mari, Philippe, est moins carré, plus ambigu. Une chose est sûre, c’est un sale type. Il est sournois, atrabilaire, intolérant, homophobe et pervers. C’est beaucoup pour un seul homme. Alors, quand on additionne les deux mentalités, on obtient un couple digne du film Affreux, sales et méchants, sauf que s’ils sont sales, c’est à l’intérieur.

Evidemment, face à deux tels prédateurs, il est préférable de courber l’échine et de filer doux. C’est ce que fait, d’ailleurs très habilement, Blanche, la sœur de « Momo ». C’est une vraie gentille qui est protégée par sa profonde bigoterie. Tout glisse sur elle. Je suis pratiquement sûr qu’elle aime sincèrement sa sœur et son beau-frère. Quant à son neveu, Jean, elle l’adore !
Jean ! Parlons-en de Jean. Au début, il m’a fait penser à l’enfant incompris et rudoyé des Deschiens qu’incarne Olivier Broche. Jean est un poète. Il rêve de s’élever, de s’instruire. Il est dans sa bulle et ses parents ne cessent de le critiquer et de l’invectiver.

Photo Bruno Perroud
Voici donc, en quelques lignes l’état des lieux que nous propose la pièce en son début. La décision machiavélique prise par Monique et Philippe de ressusciter Renata, la veuve disparue du richissime patron défunt, va tout faire basculer. Ce qui n’aurait pu rester somme toute qu’une farce sordide va peu en peu se muer en tragédie. En tragi-comédie plutôt, car avec des comportements aussi extrêmes, voire extrémistes, l’angle choisi est de nous en faire rire. C’est tout le talent de la mise en scène, remarquablement épaulée en cela par les lumières et la musique.
L’intrigue a ceci de très fort qu’elle va crescendo. A partir du moment où Jean va imposer sa métamorphose en Renata, tout va échapper au contrôle de Monique et Philippe. Ce ne sont plus eux qui tirent leurs ficelles pourries. Il leur faut d’adapter. Mais l’appât du gain est tellement fort, qu’ils vont bien devoir s’y résigner. Bien sûr, tout au long de l’année que va durer l’histoire, ils vont se laisser quand même aller à quelques turpitudes (n’est-ce pas Philippe ?).

On comprend a posteriori l’utilité de quelques scènes que, sur le moment, on a trouvées un peu superflues (quand Blanche revêt la robe de mariée, par exemple). En fait, ce que l’on considère comme du remplissage prépare des événements à venir. Un peu comme dans un polar, l’auteur livre quelques indices matériels ou psychologiques. A nous de les percevoir. C’est très habile, très intelligent. Résultat, on est de plus en plus happé par ce qui devient une sorte de feuilleton découpé en saynètes et tableaux successifs.
C’est qu’un nouveau personnage a fait son entrée dans le cercle familial : le notaire chargé de régler la succession.
Je n’en dirai pas plus. Notre intérêt pour le destin des cinq protagonistes va grandissant. Nous sommes les témoins à la fois réjouis par les péripéties qui se déroulent sous nos yeux, et inquiets par leur évolution, par la direction qu’elles prennent. C’est ce qui s’appelle être captivés.

Photo Bruno Perroud
Cette pièce mérite d’être un succès. Elle le mérite pour son histoire, pour sa construction, pour sa mise en scène inventive, son parti pris de nous faire rire avec les bassesses dont peut être capable l’être humain, mais aussi de nous montrer la force de l’amour… Et elle le mérite aussi pour les prestations des cinq comédiens. Ils sont tous impeccables. Sans une telle justesse de jeu, on tomberait ou dans le grand guignol, ou dans le pathos. Or, ils réussissent à nous rendre cette fable crédible.
J’ai été profondément séduit par le jeu d’Emma Fallet dans le rôle de Blanche. Elle campe à merveille une ravie de la crèche, empathique et conciliante. Elle est le seul élément positif, sinon normal, de cette famille… Dans le rôle austère et violent de Monique, Sophie Mounicot s’en donne à cœur joie. Elle nous livre un sans faute dans ces figures imposées. Mieux encore, alors que son personnage est la méchanceté incarnée, elle réussit parfois à nous dévoiler très subtilement quelques failles, quelque faiblesse. C’est une femme malheureuse, quoi !...

Philippe Saïd fait de Philippe une sorte de personnage issu dune bande dessinée de Reiser ou de Vuillemin. Un « gros dégueulasse » certes, mais qui avance masqué sous une apparence de monsieur tout le monde. Il en est d’autant plus redoutable et il ne nous inspire aucune sympathie. Il est donc parfait… Dans le rôle du notaire, Antoine Berry Roger apporte une note de fraîcheur, de fantaisie, de légèreté et de candeur. Chacune de ses interventions est de plus en plus attendue. Surtout que, psychologiquement, son personnage ne cesse d’évoluer. Il faut une grande finesse pour rendre réaliste cette progression. Il est un des rouages indispensables à la bonne architecture de la pièce.
Enfin, il y a la magistrale composition toute en sensibilité de Sebastian Galeota. Ce qu’il réalise tient de la performance d’acteur. Jamais il ne tombe dans la caricature ou dans la démonstration. Notre proximité avec la scène dans ce théâtre de la Comédie Bastille nous permet de scruter à la loupe le jeu des comédiens. Le sien est époustouflant. Il EST Renata. On est subjugué, séduit même. Sa fascinante prestation hisse à des niveaux égaux le rire et l’émotion.

Renata est une pièce originale, cynique à ravir (parce qu’elle est profondément humaine), une pièce qui ne peut laisser insensible.


Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 16 septembre 2016

Laura Laune "Le diable est une gentille petite fille"

Apollo Théâtre
18, rue du Faubourg du Temple
75011 Paris
Tel : 01 43 38 23 26
Métro : République

Mardi, mercredi à 20 h

Ecrit par Laura Laune et Jérémy Ferrari
Mis en scène par Jérémy Ferrari

Présentation : Laura, cette jeune et jolie blonde au visage d’ange tellement innocent arrive sur scène… Que réserve-t-elle ?
Laura Laune n’a aucune limite, elle ose tout ! Dans un humour noir décapant et une irrévérence totale, la folie angélique de ses personnages emplis de paradoxe donne le frisson : est-elle innocente ou méchante ? Consciente de ses propos ou simplement folle à lier ? D’une comptine pour enfants qui part en vrille à une galerie d’individus totalement barrés, le spectacle réserve bien des surprises.

Mon avis : 20 heures. La petite salle de l’Apollo est archi bondée lorsque Laura Laune fait son entrée sur une musique symphonique. Petite robe noire, blonde, mignonne comme tout, gracieuse, large sourire craquant… On lui donnerait le bon Dieu sans confession. Sauf que, pour elle, « aller à confesse » se conjugue dans son sens phonétiquement le moins sacré…
Elle commence par nous raconter ses premiers pas dans l’enseignement. Soudain, il me semble avoir perçu un gros mot. Ai-je bien entendu ? Par quel malencontreux sortilège une aussi jolie bouche a-t-elle pu proférer un tel propos ? J’ai dû mal comprendre… Et puis, voici qu’elle sort une nouvelle insanité. Et encore une autre !... Cette fois-ci, j’ai bien entendu ; et je commence à avoir confusément une petite idée. Et si derrière ce charmant sourire candide se cachait un petit démon ?


Bon sang, mais c’est bien sûr. Tout est pourtant annoncé sur l’affiche : « Le diable est une gentille petite fille ». On est prévenu. La dite « petite fille » est là, devant nous, sur la scène, mais elle est envoûtée. Elle n’est qu’un des nombreux avatars qu’utilise Lucifer pour se rendre attrayant. On dirait un ange, or c’est une petite diablesse. Si Colette avait encore été parmi nous, je suis sûr qu’elle aurait choisi Laura pour incarner son « Ingénue libertine » !

Seule en scène (« A Laune on stage » – j’utilise l’anglais en clin d’œil à un exercice de traduction simultanée auquel elle se livre à un moment du spectacle), Laura Laune s’installe dans une case qui n’appartient qu’à elle. S’accompagnant d’une gestuelle du genre de celle qui cherche toujours à s’excuser d’avoir laissé échapper une énormité, elle piétine allègrement les codes de la bienséance. De ses petites tennis argentées, elle foule tous les tabous. Et tant pis si ça laisse des trash.


Laura est en décalage permanent. Œil de biche, dent de louve et langue de vipère, elle campe un personnage qui n’existait pas encore dans notre panorama humoristique. Elle débite une légion d’horreurs, illustre ses propos d’images audacieuses, émet des comparaisons gonflées, balance des petites phrases qui tuent (« Maman, pourquoi ?... »). Elle possède un sens aigu de la vanne à tiroir : on croit qu’elle a fini sa phrase et, vlan, elle nous assène une autre vanne encore plus forte qui s’achève sur une chute mortelle.

Dans la salle, ça pouffe de toute part. On capte ça et là un « Oh » offusqué, on s’amuse d’un murmure choqué, mais on est tous dans un état de grand contentement. Les rires sont brefs, mais continus, car Laura ne nous lâche pas une seconde. C’est coquin, grivois, hardi, osé, croustillant tout en ayant du fond, beaucoup de fond. Il y a chez elle un vrai réalisme. Lorsqu’elle traite du racisme, par exemple, ou de l’éducation des enfants. Il vaut mieux être ouvert au second degré…


La qualité d’écriture de ce spectacle est à mettre en évidence. C’est du haut niveau. Que ce soit dans l’exercice de la parodie (bel hommage rendu à Lesbos en pleine Ecole des fans), que dans celui du conte pour enfants (quel grand moment que cette fable qu’on prendrait pour du La Fontaine revisité par un Marquis de Sade zoophile !).
On comprend d’autant mieux son ton et son univers quand on sait qu’elle a coécrit son spectacle avec Jérémy Ferrari. A l’inverse du sage Jiminy Cricket qui est la bonne conscience de Pinocchio, Jérémy Cricket est le petit démon irrévérencieux qui pousse Laura Laune à dire des choses que l’on n’oserait jamais imaginer sortir de la bouche d’une aussi délicate jeune femme. Bon, c’est vrai, je suppose qu’il ne faut pas la pousser très fort. Aimer choquer, adorer déranger, cela doit faire partie de son ADN. En tout cas, ce qui marche vraiment bien, c’est ce contraste entre son apparence et ce qu’elle dit. C’est le grand écart… de langage.
La Belgique nous envoie une fois de plus une artiste originale, inventive, de grand talent, doublée d’une excellente comédienne. Laura Laune a créé un Personnage. Un personnage diablement drôle et attachant. Elle est vraiment d’enfer !

Gilbert « Critikator » Jouin


mardi 13 septembre 2016

La Louve

Théâtre La Bruyère
5, rue La Bruyère
75009 Paris
Tel : 01 48 74 76 99
Métro : Saint-Georges / Pigalle

Une comédie de Daniel Colas
Mise en scène par Daniel Colas
Décor de Jean Haas
Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières de Kevin Daufresne
Musique de Sylvain Meyniac

Avec Béatrice Agenin (Louise de Savoie, la Louve), Gaël Giraudeau (François 1er), Coralie Audret (la Reine Marie), Maud Baecker (le Reine Claude), Yvan Garouel (le conseiller), Adrien Melin (Suffolk), Patrick Raynal (Louis XII)

L’histoire : En 1515, comment les folies amoureuses de François 1er ont failli lui coûter le trône de France, et ce malgré la féroce vigilance de la Louve, sa mère.
Une comédie malicieuse et bouillonnante où s’entremêlent les chausse-trappes des allées du pouvoir et les intérêts personnels.

Mon avis : 1515… Voici bien une date que tous les écoliers français retiennent à vie. Il suffit de la citer et tout le monde de s’écrier : « Marignan » ! Or, avant de devenir célèbre suite à cette victoire en terre italienne, au tout début de cette fameuse année, environ neuf mois avant la bataille, François n’était pas encore affublé du quantième Premier car il n’était pas du tout assuré de devenir Roi de France. C’est de ce moment crucial que parle cette pièce de Daniel Colas…

Disons-le tout net : quand l’Histoire est traitée sous cet angle, avec le parti pris de nous instruire tout en nous distrayant, c’est un réel plaisir. Apprendre en s’amusant, il n’y a rien de plus efficace. Or donc nous sommes à la fin de l’an de grâce 1514 lorsque six personnages fort importants vont vivre des événements qui vont bouleverser, à divers titres, leur destin.


Il y a le Roi en place, Louis XII, 52 ans. Il est malade et usé. Pourtant, en octobre 1514, il va convoler pour la troisième fois avec un tendron terriblement aguichant qu’il va fiévreusement tenter d’engrosser afin d’offrir in extremis un héritier mâle à sa couronne de France. Il ne tiendra pas trois mois à ce régime et sa chandelle, brûlée par les deux bouts, s’éteint le 1er janvier 1515.
Celle qui va attiser ses derniers feux et tenter de ranimer sa flamme est la très séduisante Marie d’Angleterre, sœur du roi Henri VIII. Mariage de raison bien sûr, qui va faire perdre à Louis XII la sienne, de raison. Avec elle, l’alcôve ne tue pas lentement…
Il y a Louise de Savoie, surnommée « la Louve ». Bien que François, son fils adoré, soit assez loin dans l’ordre de succession, il est un outsider sérieux au cas où le Louis XII n’aurait pas réussi à concevoir ce fameux garçon. Pour elle, c’était pratiquement acquis jusqu’à ce que l’irrésistible Marie ne vienne ensorceler le souverain actuel. Comme la libido de ce dernier est soudain réactivée, on comprend que la Louve se fasse un peu de mouron. Si la nouvelle reine devient grosse, c’en est fini de ses rêves monarchiques.
Il y a son le rejeton, le louveteau François. Lui, il est plus attiré par les lits des gourgandines que par le trône. Il a 20 ans, c’est une force de la nature. Pourtant, c’est aussi un jeune marié. Il vient d’épouser la fille aînée de Louis XII, la Reine Claude, qu’il prend vraiment pour une prune, en la trompant à tire-larigot. Comble du comble, ne voilà-t-il pas qu’il s’amourache de l’appétissante Marie !
Et puis, il y a le duc de Suffolk. Marie l’a apporté d’Angleterre dans ses bagages. Au contraire de Louis XII, c’est un jeune homme vigoureux. Un amant idéal, quoi. En bon Anglais qui se respecte, peu lui chaut de commettre un crime de « baise-majesté ». Il se pense intouchable jusqu’au moment où la Louve va lui planter ses canines dans le bas de ses chausses.
Enfin, il y a un septième personnage, le conseiller Grignoux. Outre le fait qu’il soit affublé d’un terrible bégaiement, il est fou amoureux de la Louvise de Savoie. Le sachant, elle s’en amuse et en abuse. Elle fait de lui son homme à tout faire, son espion, son souffre-douleur. Mais c’est grâce à son dévouement sans faille qu’elle va pouvoir récupérer des informations qui vont s’avérer déterminantes…


Formidablement documentée – tout ce qui s’y passe est authentique – on se régale à suivre cette lutte pour le Pouvoir. Une situation somme tout intemporelle. Ici, le dénouement tient à un fil, ou plutôt à un fils. Les uns espèrent en avoir un, les autres prient pour que cela n’arrive pas. Surtout la Louve.
La distribution est parfaite. Chacun tient son rôle avec une justesse remarquable. Bien sûr, on est fasciné par la composition de Béatrice Agenin (j’ai failli la prénommer « prédatrice » !). Madrée, intrigante, manipulatrice, forte en gueule (elle n’a pas peur d’user d’un langage plutôt fleuri), elle est prête à tout pour que son coureur de fils coiffe la couronne… Et, si j’ai ressenti aussi un faible pour le jeu tout en finesse de Coralie Audret, on ne peut dissocier dans les louanges les cinq autres comédiens. Ils sont vraiment impeccables. Cette distribution est  tout simplement royale.

Sur le plan des éloges, il faut également citer la mise en scène. Volontairement dépouillée, elle m’a fait parfois penser à certains tableaux des « Rois maudits », série télé du début des années 70. L’éclairage y est également primordial. Et j’ai particulièrement apprécié les musiques de Sylvain Meyniac. Elles sont somptueuses. Quant aux dialogues, ils sont d’une modernité totale. Ils servent superbement des joutes verbales à deux, à trois, qui sont autant de duels redoutables. C’est du haut niveau.
Pour conclure, je ne peux m’empêcher une boutade que j’espère de bon aloi. Avec ce septuor de comédiens, je ne résiste pas à l’envie d’apposer un sous-titre cette excellente pièce : « Sept sur sceptre »…


Gilbert « Critikator » Jouin

mercredi 7 septembre 2016

Le dernier baiser de Mozart

Petit Montparnasse
31, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tel : 01 43 22 77 74
Métro : Gaîté / Edgar Quinet
Du mardi au samedi à 19 h. Le dimanche à 15 h

Une pièce d’Alain Teulié
Mise en scène par Raphaëlle Cambray
Décor de Catherine Bluwal
Costumes de Virginie Houdinière
Lumières de Marie-Hélène Pinon
Misique de Jean-Marc Istria

Avec Delphine Depardieu (Constance Mozart), Guillaume Marquet (Franz-Xaver Süssmayr)

L’histoire : Vienne, décembre 1791… Wolfgand Amadeus Mozart vient de mourir. Constance, sa veuve, doit faire front. Seule et désargentée, il lui faut trouver le disciple capable de terminer le fameux Requiem. Franz-Xaver Süssmayr, qui ne la laisse pas indifférente, sera-t-il à la hauteur du maître ?

Mon avis : Mozart est mort, vive Mozart !... Bien qu’absent de cette pièce - et pour cause – Wolfgang Amadeus Mozart y est omniprésent. Son fantôme flotte dans le boudoir dans lequel sa veuve, Constance, reçoit celui en qui elle voit le compositeur capable de terminer le Requiem, Franz-Xaver Süssmayr, un élève du défunt…
Pour Constance, il n’est plus temps de faire son deuil. Sa priorité est bassement matérielle. Son génie de mari, endetté chronique, l’a pratiquement laissée sans le sou. Et elle a deux bouches à nourrir, Karl-Thomas, qui a 7 ans, et Franz-Xaver (tiens-tiens, le même prénom que Süssmayr…), né en juillet 1791, ce même mois où son père a commencé à écrire le fameux Requiem… Constance n’a donc pas à tergiverser. Si elle veut gagner quelques florins, il serait avisé que quelqu’un honorât cette commande faite à Mozart en en terminant l’écriture. Constance connaît bien (très bien ?) Franz-Xaver. Il était l’assistant de son mari depuis le début de l’année, son souffre-douleur aussi, et il connaissait l’œuvre sur laquelle Wolfgang planchait en dépit de la maladie.


Dès le début de la pièce, Constance nous apparaît comme une femme forte, pragmatique et peu encline aux bondieuseries. Accablée par les dettes et les médisances elle y va franco. « Ainsi font-elles toutes » quand elles ont le dos au mur. Il faut que Franz-Xaver se mette à l’ouvrage. C’est à sa portée. Or, celui-ci la joue un tantinet complexé. Non seulement, il est d’évidence un amoureux transi (après tout, il n’a que quatre ans de moins que la Constance), mais il est également pétri d’admiration pour son maître. Aussi idéaliste et exalté que timoré, il ne va pas cesser de louvoyer ; un coup emballé, un coup défaitiste. Pas facile pour Constance. Il va s’en suivre une sorte de joute entre deux personnes qui s’estiment, se respectent et qui, à différents niveaux, ont besoin l’un de l’autre.

Le texte est une petite merveille de finesse. Les dialogues coulent à nos oreilles comme une petite musique de nuit. Et, surtout, c’est très riche en informations et en anecdotes. Mozart est là, tout le temps, en fil rouge. Constance et Franz-Xaver son unis dans son souvenir. Et puis, tout doucement, un quatrième personnage pénètre subrepticement sur la scène : la musique de Mozart. D’abord discrète, en toile de fond, elle se fait de plus en plus présente, soulignant de façon subliminale l’état d’esprit des deux protagonistes. La montée en émotions atteint alors son paroxysme. L’hommage au regretté « Wolfie » se fait vibrant et, en parallèle, le duel entre ses eux « héritiers », légitime et artistique, se fait de plus en plus âpre… Constance n’est pas une « fausse ingénue », loin de là, et Franz-Xaver n’a pas le pouvoir de séduction, l’autorité et le cynisme d’un « Don Juan ». Place au double jeu, aux cachotteries, aux révélations. On est tenu en haleine jusqu’à la dernière note, jusqu’au dernier mot.


S’appuyant sur une partition simple et riche, sur une construction habile, les deux comédiens peuvent s’en donner à chœur joie. Ils sont réellement épatants. Ils incarnent leurs personnages avec une authenticité qui nous réjouit et nous émeut. Ce sont deux brillants solistes qui jouent à l’unisson. Delphine Depardieu, qui a déjà joué dans une bonne quinzaine de pièce, trouve là un rôle qui ne devrait pas laisser insensibles les producteurs. Elle passe avec beaucoup de justesse par tous les états d’âmes que peut ressentir Constance Mozart : la détermination, la mélancolie, la méfiance, le découragement, l’espoir… Quant à Guillaume Marquet, musicien lui-même, la redingote de Süssmayr lui va comme un gant. Son jeu est tout en subtilité ; le plus souvent en retenue, il peut passer en un quart de seconde de l’introversion à l’exaltation, voire à l’agressivité. C’est un grand émotif, le Franz-Xaver, son combat est perdu d’avance face à une femme pour laquelle il éprouve du sentiment qui allie rouerie et persuasion.
Quel beau duo ! On a du mal à en imaginer d’autres qu’eux dans ces deux très beaux rôles. Personnellement, Le dernier baiser de Mozart m’a fait saliver de plaisir. C’est une pièce qui rend service au théâtre parce qu’elle est intelligente sans être jamais didactique ou pédante, et parce qu’elle est avant tout profondément humaine en mettant en avant des sentiments que nous pouvons tous éprouver.
Un bon auteur, une belle histoire, une excellente mise en scène et deux remarquables comédiens, que voulez-vous de plus ?


Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 2 septembre 2016

Olivier de Benoist "0 / 40"

Café de la Gare
41, rue du Temple
75004 Paris
Tel : 01 42 78 52 51
Métro : Rambuteau / Hôtel de Ville

One-Man show écrit par Olivier de Benoist et Paul-Marie Debrie
Interprété par Olivier de Benoist

Présentation : Prenant conscience de sa légère obsession à l’égard de la gent féminine, Olivier de Benoist décide de faire amende honorable. Après un passage chez les misogynes anonymes pour soigner son encombrante pathologie, c’est l’heure du bilan… ODB refait le film de sa vie, tel un équilibriste, avec un risque de rechute qui le guette à chaque réplique…

Mon avis : Olivier de Benoist est désormais en vitesse de croisière. Il s’est confortablement installé dans un domaine qui n’appartient qu’à lui, dans un registre qui lui est propre. Au moins, on sait pourquoi on vient le voir et il ne nous déçoit pas. Il est au rendez-vous. Avec sa fausse nonchalance, sa dégaine frisant la désinvolture, son œil goguenard et son phrasé si personnel, il ne déroge pas à ce qui a fait son succès : la vacherie élevée au rang d’art. Mais, surtout, comme certaines villes ont leur spécialité (Montélimar le nougat, Cambrai la bêtise, Aix le calisson…), lui aussi a la sienne, elle lui a donné son image de marque : la misogynie. Pour lui piquer un de ses jeux de mots énoncé hier soir, on peut affirmer qu’il est un « misogyne tonique ». Et même, on le vérifiera tout au long de son spectacle, il est incurable…

Dans un Café de la Gare bondé, nombreuses sont les femmes. A croire qu’elles sont maso, les bougresses. Elles adorent se faire flageller par ce grand escogriffe qui vilipende son épouse, dénigre sa belle-mère et ne cesse de discréditer la gent féminine en général. D’ailleurs, ODB attaque filles en tête. Avec une mauvais foi évidente, il affirme vouloir faire amende honorable et ne plus essayer de s’en prendre aux femmes au cours de ce nouveau spectacle. Pour se débarrasser de cette addiction, il est même allé jusqu’à s’inscrire aux Misogynes Anonymes ! En est-il sorti guéri ? Vous ne pourrez établir son bilan de santé qu’à la fin. En effet, le spectre de la rechute est omniprésent, vilain petit diable qui lui souffle à l’oreille quelques insanités un tantinet machistes.


Olivier nous explique tout de suite pourquoi il a baptisé ce spectacle 0 / 40. C’est tout simple : comme il vient d’atteindre la quarantaine, il a décidé de raconter sa vie de sa naissance (le point « 0 ») à aujourd’hui. Flanqué de Torec, son assistant (Moldave ?), qui ressemble furieusement à ce très précieux Marcel Gotlib et qui intervient avec autant de maladresse que de bonhommie, il balaie ces quatre décennies dans l’ordre chronologique. Son journal intime, l’éveil de sa sexualité, le bac, les études de droit, sa première et unique plaidoirie, le mariage, l’éducation des enfants, ses velléités de chanteur, la magie… Il raconte tout cela à sa manière, c’est-à-dire avec une abondance de saillies réjouissantes, d’affirmations malveillantes, de formules imparables, bref, tout son (mauvais) fond de commerce y passe. Cet homme adore être odieux. Il y a vraiment de quoi faite tout un fromage de ses caprices d’odieux car il éprouve visiblement une véritable jouissance à aller trop loin. Il assène sa rosserie, feint de s’apercevoir qu’il a quand même tapé un peu dur, et fait celui qui s’amende en s’en imposant une, d’amende, sonnante et pas vraiment trébuchante.

Pour moi, qui ai vu ses trois derniers spectacles, 0 / 40 est son meilleur, son plus complet. Fort de ce qui a fait sa notoriété chez Ruquier puis chez Drucker, il n’a plus à se présenter. Il est sur l’autoroute (d’où la vitesse de croisière évoquée au début). Aucune scorie dans ce spectacle, l’humour, noir et vache, est permanent. Les jeux de mots sont remarquables, les vannes efficaces. Comme il a pris du métier, donc de l’assurance, il a énormément gagné en présence et en profondeur de jeu… En plus, non seulement le rythme ne faiblit jamais, mais il a parfaitement assimilé le principe de la rupture en nous accordant deux séances de projections particulièrement jouissives. Quel travail de recherche et de montage ! Certaines images sont à hurler de rire.
Outre ces deux temps forts, il y a d’autres très grands moments dans ce spectacle. J’ai fortement apprécié par exemple sa fameuse plaidoirie, l’éducation des enfants, son enfance à la Zola, et la narration de son propre décès…


0 / 40 ! Au-delà du nombre de ses années vécues, ce chiffre est aussi un score de tennis. D’ailleurs son affiche nous le rappelle finement. Quand le spectacle commence, il en est donc à 0 / 40 et, comme il est seul en scène, c’est toujours à lui de servir. En guise de rappel, il nous assène deux aces imparables, une sex tape avec son épouse et l’enterrement hypothétique de sa belle-mère. Jeu, set et match !... ODB, c’est le Djokovic de l’humour vache et de la misogynie flamboyante et (faussement) assumée, voire revendiquée. Aucun temps mort, aucune baisse de régime, il reprend les rires de volée et s’amuse même à jouer les ramasseurs de belles.
Quel match !

Enfin, je me plais à signaler la présence en première partie d’ODB d’un galopin qui promet, Jérémy Charbonnel. En voici un qui a tout le potentiel pour aller très loin. Avec son look propret et gentillet, son sourire craquant, son cheveu savamment ordonné, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Or, il s’avère que ce que profère ce jeune homme est aux antipodes de cette image joliment lisse. Sous son pelage de minet se cache un fauve à la dent particulièrement dure. C’est qu’il balance, le bougre ! Et avec le sourire ! Rien ne lui fait peur. Son rêve profond, c’est de « donner libre cours au connard » qui est en lui. Avec son sens aigu de la vanne, il y parvient aisément. C’est formidablement féroce et horriblement noir. Ce garçon, c’est de la graine de moutarde. Ça pique, ça agace, ça brûle parfois, mais qu’est-ce que c’est bon. En tout cas, l’échantillon qu’il nous a présenté donne vraiment envie de découvrir ce qu’il a en magasin.


Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 1 septembre 2016

Pyrénées, ou le voyage de l'été 1843

Lucernaire
53, rue Notre-Dame des Champs
75006 Paris
Tel : 01 45 44 57 34
Métro : Vavin / Notre-Dame des Champs

De Victor Hugo
Mise en scène et adaptation de Sylvie Blotnikas

Avec Julien Rochefort

Présentation : Le 18 juillet 1843, Victor Hugo, qui a 41 ans, commence son traditionnel voyage d’été. Ce voyage de près de deux mois le mène de Biarritz à Oléron, en passant par l’Espagne et les Pyrénées. C’est l’occasion pour Hugo, non seulement de découvrir et de s’émerveiller, mais aussi de plonger dans son passé…
Au fur et à mesure de son périple, il écrit de nombreux textes qui constituent un journal de voyage qu’il a l’intention de publier. Mais le destin va en décider autrement…

Mon avis : Celui qui a affirmé « Il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas » a émis là un jugement quelque peu hâtif. En effet, une chaîne culminant à 3400 mètres, les Pyrénées, a bel et bien rencontré une autre montagne, en littérature celle-là : Victor Hugo. Ce rendez-vous entre sommités géographiques et littéraires a bel et bien eu lieu au cours de l’été 1843…
C’est cette rencontre « au sommet » que nous raconte l’illustre écrivain épatamment incarné par Julien Rochefort sur la scène du « Paradis » au théâtre du Lucernaire.

Victor Hugo était un monstre. En tout. Brûlant d’une vitalité hors norme, Il avait besoin de se dépenser. Il fallait qu’il mange, qu’il boive, qu’il marche, qu’il écrive, qu’il dessine, qu’il lutine… Tout cela avec gourmandise et excès.
Pyrénées, ou le voyage de l’été 1843 est totalement à l’image du bonhomme. Dans ce journal de bord, il nous narre par le menu son périple de deux mois avec, pour objectif, une semaine de cure à Cauterets, une station thermale des Hautes-Pyrénées spécialisée dans la rhumatologie. Victor écrit et décrit. Rien n’échappe à sa formidable curiosité. Non seulement, il consigne tout dans ses cahiers, mais il envoie de nombreuses lettres ; la plupart sont adressés à sa fille aimée, Léopoldine, mais il en adresse également à son autre fille, Adèle, à son fils François-Victor, et à son épouse…

L’œil du poète est une véritable caméra. Elle voit et enregistre tout. D’où une écriture très imagée, descriptive. Chaque sujet qu’il « photographie » est pour nous une véritable carte postale qui vaut autant pour l’image qu’elle reproduit que pour le témoignage écrit qui l’accompagne. Quelle richesse de vocabulaire ! Quel sens du détail ! Victor Hugo est un aventurier dans ce sens où il est en permanence attiré par l’inconnu. Avide de découverte, épris de solitude, amoureux de la nature, il adore marcher, partir à l’aventure. Et la marche est, pour lui, propice à la réflexion. Si le titre n’avait pas été pris par un de ses célèbres prédécesseurs, Jean-Jacques Rousseau, il eût pu sous-titrer son journal « Rêveries du promeneur solitaire » (en guise de clin d’œil, un poème écrit à Cauterets figure dans Les Contemplations, mot un synonymes de rêverie)…

Photo : Fabienne Rappeneau
Le journal de bord de Victor Hugo est foisonnant. Il regorge de détails. Il parle des paysages, des villes où il fait étape ou séjourne, des gens qu’il croise, des animaux, des plats et des vins qu’on lui sert. Sa plume court, vive, expressive, infatigable. Il a  l’enthousiasme aussi prompt que la critique. Par exemple son exaltation lorsqu’il découvre Gavarnie n’a d’égale que sa déception lorsqu’il visite l’île d’Oléron.

Et puis quel humour ! On s’amuse beaucoup à certaines de ses saillies ou moqueries. Ce n’est jamais méchant. Il y a juste ce qu’il faut d’ironie (Ah, ces gens qui lui déconseillaient de se rendre à Pasaia (Passage)…) Bref, à l’écoute du compte-rendu de ce périple de deux mois, on ne s’ennuie pas un seul instant. On est même souvent happé, captivé, époustouflé par la qualité narrative des événements et des descriptions. Julien Rochefort est un parfait exégète de Victor Hugo. Il l’interprète avec juste ce qu’il faut de fougue et de recul. Le ton est précis, nuancé. Il nous prend par la main (ou plutôt par l’oreille) et il nous emmène sur les pas d’Hugo pour un joli voyage collectif. Sa prestation est irréprochable.

Et puis, mon esprit tordu a trouvé particulièrement piquant que ce soit un comédien nommé Rochefort qui termine le voyage d’Hugo et le spectacle qui lui est consacré dans la ville de… Rochefort, là où l’écrivain va aller chercher en poste restante le courrier qui l’y attend et, surtout, là où il va ouvrir ce funeste journal…


Gilbert « Critikator » Jouin