samedi 18 mars 2017

Le déni d'Anna

Lucernaire
53, rue Notre-Dame des Champs
75006 Paris
Tel : 01 45 44 57 34
Métro : Vavin / Notre-Dame des Champs

Ecrit et mis en scène par Isabelle Jeanbrau
Musique composée et interprétée par Daniel Jea (guitare) avec à la batterie France Cartigny ou Bertrand Noël ou Maxime Aubry

Avec Benjamin Egner (le père), Karine Huguenin ou Sandra Parra (la fille), Matthias Guallarano (le fils), Thibaut Wacksmann (l’oncle), Cécile Magnet (la grand-mère)

Présentation : Un noyau familial – le père, ses deux enfants, l’oncle, la grand-mère – subit brutalement la disparition de la mère. Pour ne pas en pleurer, les adultes s’engouffrent dans un tonitruant déni familial. La désespérance mise au service d’une joie fausse qui veut tuer la mort. Quand vingt années ont passé les enfants, devenus adultes, viennent réclamer l’urne de la défunte pour l’enterrer. Mais personne n’est fichu de savoir où elle est passée…

Mon avis : Quelle jolie pièce ! Nous sommes tous tellement concernés par son sujet : comment gérer le décès d’un proche ; à la fois personnellement et collectivement…
A la lecture de son résumé, on pourrait craindre un mélo morbide, mais il n’en est rien. Tout ici est traité simplement, naturellement. En fait, c’est une phrase du père qui pourrait en synthétiser l’esprit : face à la mort d’un proche, « Chacun réagit comme il peut ».

La pièce est divisée en deux parties. La première expose la maladie puis la disparition de la mère, Anna. Les enfants, Diane et Matthieu, sont encore jeunes. La mort est pour eux un sujet abstrait. Ils sont encore dans l’insouciance. Le père essaie de les protéger « comme il peut ». Avec une maladresse touchante, il fait de son mieux. En revanche, la grand-mère, la maman d’Anna est dans une souffrance absolue. Elle ne supporte pas que sa fille parte avant elle ; ce n’est pas « dans l’ordre des choses ».
La deuxième partie nous entraîne vingt ans plus tard. Les enfants sont devenus des adultes, le père a refait sa vie mais la mère et le frère d’Anna sont toujours aussi présents. Diane et Matthieu, désormais responsables, désirent apporter une sépulture à leur mère. Mais, pour cela, encore faut-il mettre la main sur l’urne qui contient ses cendres. Or, personne ne sait où elle est…


Le jeu et la mise en scène du Déni d’Anna sont d’une extrême finesse et d’une grande sensibilité. J’ai tout de suite été happé par la façon dont chacun gère le drame puis l’absence et comment il évolue. Construite avec une succession de saynètes plus ou moins longues, la pièce est très rythmée. On ne s’embarrasse pas de gros décors pour signifier où l’on se trouve. Une table, deux petits lits, un réfrigérateur, deux pierres tombales… suffisent amplement.
Ce qui est le plus captivant, c’est le jeu des cinq acteurs. Tout en subtilité. Tout autant que les mots, les comportements respectifs ont une grande importance. La gestuelle propre à chacun est dessinée au scalpel. Les détails son essentiels car ils nous apprennent beaucoup.

Le pivot, l’âme de la pièce, c’est le père. C’est son attitude qui exacerbe les réactions de son entourage. La prestation de Benjamin Egner est époustouflante. Il compose un homme qui ensevelit son chagrin sous l’hyperactivité. Il pousse à l’extrême une maniaquerie chronique qui lui permet, en se concentrant sur les banalités du quotidien, de décaler sa douleur. C’est un brave homme qui ne sait pas quoi faire pour faire plaisir. Du coup, il en fait des tonnes et ça irrite tout le monde. Il est fascinant. Fascinant et… drôle. Car on rit souvent dans cette pièce au sujet si délicat. Certes, ce sont des rires brefs, mais ils sont tellement sincères et spontanés.


Au côté de cette formidable locomotive qu’est Benjamin Egner, chaque comédien se fond dans son personnage avec une justesse impressionnante. Pour moi, Karine Huguenin et Matthias Guallarano sont indissociables. Enfants, puis adultes, ils font preuve d’une complicité sans faille. Ils passent d’un âge à l’autre sans aucun artifice. Il leur suffit de changer subrepticement de timbre de voix, de démarche, de contenance, et on oublie les enfants dociles et primesautiers qu’ils interprétaient quelques secondes auparavant.
La composition de Cécile Magnet dans le rôle de la grand-mère est également très aboutie. Submergée par sa souffrance, elle pleure, geint, s’insurge violemment contre l’apparente désinvolture de son gendre. Une seule chose lui apporte une parenthèse de répit dans son chagrin : savoir ce qu’il va y avoir à manger. Il lui suffit de courber un peu l’échine et de se déplacer plus lentement et, elle aussi, elle prend vingt ans de plus. Quant à Thibaut Wacksmann, il nous fait presque peur avec sa fureur rentrée. Sa façon de bouger nerveusement les jambes nous montre qu’il essaie de se contenir et puis, soudain, il explose, devient d’une agressivité insupportable avec sa mère. Sa voix forte et cassante, sa rudesse, son intolérance, constituent un formidable contrepoint avec l’attitude psychorigide et la bienveillance naturelle de François, le veuf de sa sœur…
Et puis, il y a un sixième personnage qui a son importance dans cette pièce, la musique. Une guitare et une batterie ponctuent et colorent les intermèdes. C’est mélodieux, discret, agréable à entendre. Bref, indispensable au climat du spectacle.

Finalement, cette pièce est une sorte d’hymne à la vie. Grâce au jeu des comédiens, à la mise en scène nerveuse et inventive, la mort est tenue à distance. L’émotion se le partage avec le rire. Le déni d’Anna emplit parfaitement sa mission car elle est profondément et simplement humaine. D'ailleurs, la meilleure conclusion est une déclaration que formule Diane à la fin de la représentation : "On meurt tous un jour ou l'autre, ce n'est pas une raison pour mal vivre"...

Gilbert "Critikator" Jouin



samedi 11 mars 2017

Sugar Sammy

L’Européen
5, rue Biot
75017 Paris
Tel : 08 92 68 36 22
Métro : Place de Clichy

Seul en scène écrit et interprété par Sugar Sammy

Présentation : Sugar Sammy a grandi dans les Comedy Clubs aux Etats-Unis. Vous découvrirez la vision d’un canadien anglophone d’origine indienne qui a fait le tour du monde et qui s’installe en France. Vous tomberez sous le charme de ce provocateur charismatique. Il est aussi un maître de l’improvisation créant un spectacle unique chaque soir.
Un show de Sugar Sammy, c’est expérimenter l’authentique stand-up de New York mais en France et en français. Vous vivrez une expérience unique/

Mon avis : Ne vous fiez surtout pas au prénom qu’il se donne, Sugar... Hormis le fait qu’il puisse être fondant pour la gent féminine, il est tout le contraire d’un morceau de sucre. Sa langue est une véritable gousse de piment. Et du plus fort ! Ça pique sacrément… Quant à Sammy, ça lui va comme un gant (mais pas de velours) car « Sammytraille » à tout-va.
La salle de l’Européen est pleine à craquer ; on distingue ça et là quelques délicieuses pointes d’accent québécois. Normal quand on sait que Sugar Sammy est une méga star dans la Belle Province. Pourtant, lorsqu’il surgit sur la scène, c’est d’abord de ses origines indiennes qu’il parle. Il avance à visage découvert. Impossible de le prendre en flagrant Delhi de cachotterie. Au contraire, le fait d’afficher tout de go son métissage lui permet de jouer à fond avec le multiculturalisme. Effectivement, il se moque de tout le monde. Aucune ethnie n’échappe à ses tirs en rafale.


Décidé à conquérir le public français, il ironise sur notre culture, sur nos travers, notre politique, notre médiocre sens de l’hospitalité, notre propension à la flemmardise, notre racisme… En moins d’un quart d’heure, il se met le public dans la poche. Le public, pour lui, c’est un partenaire de jeu. Il apostrophe les spectateurs, les interroge, les met sur le gril. Son regard laser détecte la plus vulnérable des proies. Malheur à celui ou celle qui tente de lui résister ou essaie de se la péter. C’est perdu d’avance. Sugar Sammy a le beau rôle. Il est tellement rompu à l’exercice. Personne ne peut lutter face à un tel tchatcheur.
Sugar Sammy, c’est l’archétype du stand-up à l’américaine. Nos stand-uppers à nous ne possèdent pas cette virtuosité, ce jusqu’au-boutisme sans limites, cette absence totale de tabous.

Parfaitement trilingue (français, anglais, indi), il jongle avec les langues. Avec lui, le mot « pussy » est tellement mignon ! Bien moins vulgaire en tout cas que son équivalent français. C’est très habile de sa part. Bien sûr, son discours est émaillé de nombreux « fuck » ou « fucking »Si une bonne moitié de son spectacle est constitué d’échanges trépidants avec le public, il s’autorise quelques digressions savoureuses sur des thèmes aussi passionnants que la religion, la vie parisienne, la télévision et, surtout – et c’est pour moi là où il se montre le meilleur – sur les relations hommes-femmes (dont celles, entre autres, avec les filles musulmanes). Il possède une misogynie malicieuse car insidieuse. On ne le voit pas venir et, soudain, il balance une horreur ; horreur dont il est le premier à en rire. Si bien que tout le monde enchaîne. Il bénéficie d’un  tel charisme qu’on lui pardonne tout.


Sugar Sammy, c’est du haut débit. Il est d’une vivacité d’esprit étourdissante. Il possède un sens de la répartie imparable et il est avec l’impro comme un piranha dans l’eau.
Le problème, avec le stand-up, c’est que quand le spectacle est fini, il ne nous reste pas grand-chose. On sait qu’on a beaucoup ri, qu’on s’est amusé ensemble, qu’on assisté à un grand moment d’interactivité mais, contrairement aux one man show à sketchs où il nous reste une galerie de personnages en mémoire, ici il ne nous reste en tête qu’une écume joyeuse. C’est de l’instantané. C’est une forme d’humour hyper moderne, consommable de suite. En fait, c’est générationnel. Plus on est jeune, mieux on se sent à l’aise avec ce type de prestation.
Pendant une heure et demie, j’ai vu une salle entière se tordre et hurler de rire. Même si, personnellement, je reconnais que ce genre de spectacle n’est pas trop ma came (question d’âge et de culture humoristique, mais j’ai néanmoins retenu quelques excellentes saillies et de très bonnes vannes), je suis convaincu que Sugar Sammy va faire un carton à l’Européen et un tabac dans les médias.

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 4 mars 2017

C'est encore mieux l'après-midi

Théâtre Hébertot
78bis, boulevard des Batignolles
75017 Paris
Tel : 01 43 87 23 23
Métro : Villiers / Rome

Une pièce de Ray Cooney
Adaptée par Jean Poiret
Décors de Jean-Michel Adam
Lumières de Laurent Béal
Costumes de Juliette Chanaud
Son de Michel Winogradoff

Avec Pierre Cassignard (Richard Marchelier), Lysiane Meis (Christine Marchelier), Sébastien Castro (Georges Pigier), Guilhem Pellegrin (le directeur), Pascale Louange (Stéphanie Margel), Guillaume Clérice (Edouard Margel), Rudy Milstein (le garçon d’étage), Anne-Sophie Germanaz (la femme de chambre)

L’histoire : Dans un hôtel proche de l’Assemblée Nationale, un célèbre député se prépare à un après-midi coquin avec une secrétaire du premier ministre au lieu d’assister à un débat parlementaire de la plus haute importance.
Mais la présence de sa femme dans le même hôtel et la maladresse chronique de son assistant vont déchaîner les catastrophes et toute une série de quiproquos hilarants…

Mon avis : Excellente idée que de reprendre trente après sa création cette pièce de Ray Cooney adaptée par Jean Poiret. D’une part parce que son thème, l’infidélité, est intemporel et, d’autre part, parce que sa mécanique, formidablement huilée, est toujours aussi efficace.


Pierre Cassignard et Sébastien Castro assurent les rôles tenus respectivement par Pierre Mondy et Jacques Villeret. Le binôme fonctionne remarquablement. Pratiquement de toutes les scènes, Sébastien Castro n’a pas son pareil pour faire le Jacques. Une fois de plus, il apporte la touche incomparable de sa présence lunaire et flegmatique. Je l’ai découvert en 2006, dans Amour et chipolatas et, depuis, la seule présence de son nom sur une affiche me fait accourir au théâtre. C’est simple, en une dizaine d’années, je l’ai vu dans onze pièces et un one-man show. Je sais à la fois que je vais assister à un spectacle de qualité et que je vais beaucoup rire et sourire. Ici, il s’appelle Georges Pigier, mais dans ce rôle de gaffeur majuscule, il a tout de ce François Pignon si cher à Francis Veber. Si, pour enchaîner les gaffes, il est hors catégorie, il réussit la performance sous ses airs de godiche, de se sortir des situations les plus inextricables.

Quant à Pierre Cassignard, il est parfait dans ce rôle de député volage, arrogant, sûr de lui et un tantinet méprisant pour son lamentable attaché parlementaire. Or, à cause de lui, il va se trouver dans une telle avalanche de complications que cette fameuse après-midi qu’il rêvait idyllique va se transformer en un épouvantable cauchemar.


Toute l’intrigue repose sur l’antagonisme teinté d’incompréhension qui relie les deux hommes. La première bourde de Georges Pigier va engendrer un paroxystique effet dominos. Dès lors les quiproquos vont se déverser en cascades. Plus ils sont gros, plus ils sont invraisemblables, plus ils nous font rire. Ma mise en scène nerveuse de José Paul insuffle un rythme endiablé. Dire que, dans cette comédie, les portes claquent est un doux euphémisme. Leur synchronisation est réglée comme du papier à musique.

Dans C’est encore mieux l’après-midi, on ne se pose pas de questions. On n’a qu’à se laisser emporter par ce maelström bouillonnant de folie. Ça court, ça crie, ça s’agite, ça ment, ça drague, ça s’affole, ça ne comprend rien mais, au moins, ça vit ! Les huit comédiens donnent le meilleur d’eux-mêmes, voire un peu plus, pour offrir aux spectateurs un formidable moment de détente. Outre Pierre Cassignard et Sébastien Castro, mention spéciale à Lysiane Meis pour sa frivolité lumineuse et assumée, ainsi qu’à Rudy Milstein à la fois en garçon d’étage ahuri et roublard.
C’est encore mieux l’après-midi, certes, mais c’est surtout très, très bien le soir au Théâtre Hébertot !

Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 2 mars 2017

Ary Abittan "My Story"

La Cigale
120, boulevard de Rochechouart
73018 Paris
Tel : 01 49 25 89 99
Métro : Pigalle / Anvers

Seul en scène écrit et interprété par Ary Abittan

Présentation : My Story, c’est l’histoire d’un enfant traumatisé ! Traumatisé par un père marocain, chauffeur de taxi, qui lui a transmis cette manie de parler fort. Marqué également par sa mère, Tunisienne, qui lui prenait sa température comme un toréro qui plante une banderille dans le dos du taureau, une maman qui le coiffait et l’habillait sans délicatesse aucune.
Mais la cerise sur le gâteau, c’est que la mère Abittan obligeait le petit Ary à chanter dès l’âge de 7 ans devant toute la famille, debout sur la table, en slip rouge. Madame Abittan aurait pu écrire un livre intitulé «  Comment traumatiser mon fils en dix leçons », avec entre autres chapitres « perdre mon fils dans un grand magasin ». Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Ary soigne bien sa mère dans son spectacle…

Mon avis : Avec My Story, Ary Abittan nous propose un spectacle très différent du précédent, A la folie. Laissant totalement de côté sa galerie de personnages et ses sketchs, il nous offre un stand-up très autobiographique. Si, personnellement, je le trouve irrésistible de drôlerie dans le premier registre, j’ai compris les raisons qui l’ont amené à écrire ce nouveau seul en scène. C’était pour lui un passage obligé, plus risqué certes, mais nécessaire. En effet, justifiant le titre de ce spectacle, Ary se livre devant nous à une véritable introspection. On comprend rapidement son besoin de mettre son âme à nu. En nous racontant son enfance, en mettant ses parents en scène, en dévoilant sa vie privée, son mariage, son divorce, sa sœur, ses trois filles, il voulait partager avec nous son intimité. C’est courageux, osé, inattendu, mais psychologiquement primordial. My Story est le sas de décompression qui va lui permettre d’atteindre un nouveau palier et le libérer pour ses prochains spectacles. Il fallait qu’il se débarrasse de tout cela et nous le confie pour pouvoir enfin s’affranchir.


Mais rassurez-vous. Ary Abittan reste Ary Abittan. C’est un conteur, un bateleur hors pair (pas hors père). Il a l’art de tourner en dérision ses problèmes les plus intimes… Silhouette affutée, très élégant, sourire ravageur, voix de stentor, il est visiblement heureux d’être de nouveau face au public. Il occupe la scène pendant une heure et demie avec une débauche d’énergie époustouflante. Incroyable comme il bouge ! On dirait que ses jambes ne lui appartiennent pas, qu’elles sont incontrôlables, indépendantes de son corps.
N’hésitant pas à afficher sa fragilité et à assumer son désarroi face à sa filiation, à ses relations homme-femme, à ses rencontres amoureuses, à l’infidélité, il choisit de s’en amuser et, en nous prenant à témoin, de nous faire rire avec. Ary, qui possède déjà un incroyable capital sympathie, le renforce encore. Nous sommes en empathie avec lui. Ses doutes, ses questionnements, nous les partageons.


Mené tambour battant, son spectacle est un modèle de communication et d’interaction. Il joue avec la salle. Et le public, victime consentante, se fait complice. Champion de la rupture, il ne cesse de nous surprendre. En plein milieu d’un délire tonitruant, il s’arrête, prend une voix grave et se livre à une réflexion chargée de sens dont il tempère l’émotion en lui collant l’étiquette France Culture… Ou alors, soudain, il pousse une beuglante, interprète une chanson, se livre à un exercice de gymnastique… Il s’autorise deux petits clins d’œil à son précédent spectacle en convoquant brièvement l’ineffable Michel Varuk ou en jouant un extrait d’un de ses meilleurs sketchs, T’es ou ?... De même se sent-il un peu obligé de consacrer une petite parenthèse de reconnaissance en rappelant tout ce qu’il doit sur le plan de la popularité au succès du film Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?

My Story est un spectacle que l’on n’attendait pas ; du moins sous cette forme. Il confirme néanmoins la virtuosité, la sympathie et la générosité de l’humoriste. Il nous dévoile également une sensibilité que l’on n’imaginait pas lorsqu’on le voit faire le pitre sur les plateaux de télé. Ce one-man show est bien plus subtil qu’il n’y paraît. On rit tout le temps et, en même temps, il y a un double niveau de lecture qui donne à réfléchir un tantinet. Finalement, ce n’est pas si facile que ça d’être Ary Abittan…

Gilbert « Critikator » Jouin


jeudi 23 février 2017

C'est Noël tant pis

Comédie des Champs Elysées
15, avenue Montaigne
75008 Paris
Tel : 01 53 23 99 19
Métro : Alma-Marceau / Franklin-Roosevelt

Texte, mise en scène et chansons de Pierre Notte
Costumes de Colombe Lauriot-Prévost
Lumières d’Aron Olah
Scénographie de Natacha Le Guen de Kerneizon

Avec Bernard Alane (le père), Romain Apelbaum (Nathan), Brice Hillairet (Tonio), Sylvie Laguna ou Marie-Christine Orry (la mère), Chloé Olivères ou Juliette Coulon (Geneviève)

L’histoire : Farce féroce autour de Noël : la famille explose en vol, le tout fait des étincelles. Pierre Notte s’empare de notre rite judéo-chrétien préféré. Et c’est un carnage.
Les guirlandes débloquent, les plombs sautent, la grand-mère disparaît. On attend Noël, on espère la paix sur la terre et l’accalmie en famille. Rien de vient. Le père installe les boules du sapin et refuse la faveur sexuelle que la mère lui offre. Ça commence mal ; ça ne finira pas mieux…

Mon avis : Ouille, ouille, ouille… Quelle pièce ! Quels dialogues ! Quelles prestations d’acteurs !
C’est Noël tant pis… Dans ce titre, tous les mots sont importants. « Noël », d’abord. C’est la fête familiale par excellence, le jour où les hommes de bonne volonté sont censés faire la paix (du moins selon saint Luc). Or, là, nous serions plutôt dans l’évangile d’André Gide : familles, je vous hais ! C’est dans cet esprit qu’intervient le fameux « tant pis ». En effet, là où les ressentiments devraient faire une pause au profit des beaux sentiments tels que l’amour filial et l’amour dans le couple, c’est tout le contraire qui se produit. On apporte les cadeaux et les victuailles, mais ils sont empoisonnés. On devrait se dire des mots doux, mais on choisit les invectives. Ce devrait être une belle fête de famille, mais ça prend le chemin d’une défaite de famille… Alors, tant pis. Ce sera mieux la prochaine fois.


Le ton est donné dès le début. Le père qui tente maladroitement de décorer le sapin se fait encore plus enguirlander que le conifère. Devant son refus de succomber à une petite gratification sexuelle, la mère, un tantinet humiliée, ouvre grand les vannes de la récrimination et des reproches. Le ton est acerbe, les mots sont trempés dans du vitriol… Ce sont donc un père indécis, bougon et lunaire et une mère acariâtre et querelleuse que découvrent à leur arrivée les deux garçons du couple, Nathan et Tonio ainsi que l’épouse de ce dernier, Geneviève, surnommée aimablement « la pièce rapportée ». La simple scène de ménage du début se métamorphose en empoignade collective. Rien ni personne n’est épargné. L’expression « laver son linge sale en famille » prend ici tous son sens et tout son sel. Ou plutôt son poivre tant les propos sont violents.

En plus, la mère de la mère est au plus mal. On est plus proche d’un trépas annoncé que de la fête de la Nativité. D’autant que qui dit décès pense héritage. L’appât du gain exacerbe encore plus les dissensions. Les règlements de compte se multiplient. Ça tourne au jeu de massacre. Il n’y a plus une once de tendresse. C’est le désamour en héritage. Les mots sont féroces, perfides, cyniques. Lorsqu’on a un reproche (souvent très futile) à faire à quelqu’un, on le lui assène une première fois, puis on y revient, on touille, on avive la plaie. C’est insupportable pour la personne visée. On en arrive tout logiquement à un paroxysme d’agressivité. Cris, insultes, courses-poursuites, jets de projectiles… Tout est bon pour se comporter méchamment.


Et pourtant… Peut-être faut-il réussir à vider d’abord sa bile, son fiel, son aigreur pour nettoyer son cœur. Et, une fois qu’on y a fait place nette, on redécouvre ce diamant pur qu’est l’affection. Et puis surtout, peut-être faut-il en venir à la pire extrémité, au point de non-retour du désespoir pour réaliser combien on tient à ses proches. Au sens propre comme au figuré on peut dire que ça dépend d’un électrochoc.

C’est Noël tant pis est une pièce où un humour noir et grinçant mais jubilatoire règne en maître. Son thème va bien au-delà du conflit des générations. Il traite des rapports humains en général, mais dans cette cellule la plus réduite et la plus synthétisée qu’est la famille… Les dialogues les plus vachards et les situations les plus cataclysmiques sont servis par un quintette de comédiens absolument remarquables. Second degré, hypersensibilité, exaltation, ils savent tout faire passer. Sur le plan de la composition, c’est du très haut niveau. On hurle de rire et, à la seconde suivante, on est étreint par l’émotion. Bien sûr, il faut être ouvert et disponible pour goûter à sa juste valeur cette fable truculente et passionnée. Car le plat principal de ce Noël-là, c’est une dinde fourrée à l’explosif…

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 17 février 2017

Silence, on tourne !

Théâtre Fontaine
10, rue Pierre Fontaine
75009 Paris
Tel : 01 48 74 74 40
Métro : Blanche / Saint-Georges / Pigalle

Une comédie de Patrick Haudecoeur et Gérald Sybleiras
Mise en scène par Patrick Haudecoeur
Décors de Jean-Michel Adam
Costumes de Juliette Chanaud
Lumières de Marie-Hélène Pinon
Bande-son et bruitages de François Peyrony

Avec Isabelle Spade, Philippe Uchan, Patrick Haudecoeur, Nassima Benichou, Jean-Pierre Malignon, Stéphane Roux, Véronique Barrault, Adina Cartianu, Gino Lazzerini
Musiciens : Patricia Grégoire, Jean-Louis Diamant, Jean-Yves Dubanton

L’histoire : Une équipe de cinéma a investi un théâtre pour le tournage d’un film. Aujourd’hui, on tourne la séquence du mari trompé qui interrompt une représentation pour tuer l’amant de sa femme. Au cours du tournage, on va découvrir que le producteur est véreux, que le réalisateur, amoureux de la jeune actrice et dévoré par la jalousie, s’est promis de démasquer son rival pour lui faire la peau. L’éternel second rôle, quant à lui, est prêt à toutes les crapuleries pour faire décoller sa carrière et l’assistant-réalisateur doit ménager les uns et les autres d’autant qu’il rêve de réaliser son premier film avec la jeune actrice dans le rôle principal…

Mon avis : Succès garanti ! Une fois encore la mécanique théâtrale parfaitement huilée de ce bidouilleur fou qu’est Patrick Haudecoeur fonctionne à merveille.
Quand on connaît ses précédentes créations, et plus particulièrement Thé à la menthe ou t’es citron ?, on sait à peu près parfaitement à quoi s’attendre. Et malgré tout, tout en restant dans le même registre, il réussit encore à nous surprendre et à nous faire hurler de rire. Les ressorts sont simples : sous le prétexte de nous faire assister à l’enregistrement d’une scène de tournage, il réunit une bande de comédiens tous plus déjantés les un(e)s que les autres et il les lâche dans un scénario où rien de ce qui devrait logiquement arriver ne se passe.


Chacun de ses personnages est spécial. Chacun a quasiment une double personnalité car il doit essayer de composer à la fois avec la tâche professionnelle qu’il doit accomplir et les aléas de sa vie personnelle. Tous deux étant en permanence totalement imbriqués. En ce sens, alors qu’ils nous paraissent complètement loufoques, ces personnages possèdent un profil psychologique très finement dessiné. Ils sont tout le temps dans le double « Je » et dans le double jeu.
Cette réunion de bras cassés, tour à tour exaltés, déprimés, agressifs, sournois, menteurs, mytho, jaloux, arrivistes, et j’en passe, est on ne peut plus réjouissante. Tous les comédiens sont excellents car ils ont laissé dans leur loge tout amour-propre. Ils se foutent royalement de leur quant-à-soi. Ils jouent de leur médiocrité avec un tel naturel qu’ils ne sont jamais ridicules. Ils sont tellement vrais qu’ils en deviennent touchants et que l’on ressent pour eux plus d’attachement que de moquerie.


Le casting de ce tournage lamentable est parfait. Autour ce génial hurluberlu qu’est Patrick Haudecoeur, il se dégage un réel esprit de troupe. Ça a l’air de partir dans tous les sens, or c’est formidablement maîtrisé. Les gags sont millimétrés. Ils nous surprennent sans cesse. La salle hoquète littéralement de rire. Comique de répétition, cascades, effets spéciaux, objets incontrôlables, bagarres, numéro de claquettes, poème improbable, répliques incisives… Pris au cœur d’un véritable cartoon interprété en live, nous sommes en décalage et en jubilation permanents.


Difficile de mettre un comédien en exergue tant chaque personnage est essentiel à la dramaturgie. Ils sont vraiment tous épatants. Petites mentions spéciales néanmoins à Patrick Haudecoeur, à la fois maître de cérémonie et premier assistant empêtré avec ses ambitions d’auteur et ses sentiments ; à Stéphane Roux, impayable en rayonnant invisible ; à Véronique Barrault, tornade autoritaire et seul élément solide de l’équipe de tournage ; à Philippe Uchan absolument irrésistible dans le rôle du producteur odieux, veule et totalement égocentré…

Lorsqu’on voit l’ambiance qui règne dans la salle, lorsqu’on assiste à la folle interaction existant entre la scène et le public, on ne peut que prédire à Silence, on tourne ! le même succès qu’à Thé à la menthe ou t’es citron ?...

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 11 février 2017

Saturday Night Fever (La Fièvre du samedi soir)

Palais des Sports
34, boulevard Victor
75015 Paris
Tel : 01 48 28 40 10
Métro : Porte de Versailles

Metteur en scène et directeur artistique : Stéphane Jarny
Scénographe : Stéphane Roy
Chorégraphe : Malik Le Nost

Avec Nicolas Archambault (Tony), Fauve Hautot (Stéphanie), Gwendal Marimoutou (Le DJ), Fanny Fourquez (Annette), Vinicius Timmerman (Bobby), Stephan Rizon (trio), Nevedya (trio), Flo Malley (trio), Lionnel Astier (le père)…

Au Palais des Sports à partir du 9 février 2017
En tournée à partir du 13 mai 2917

L’histoire : Tony Manero, écrasé par l’ombre d’un frère aîné promis à la prêtrise, habite dans le quartier de Brooklyn et travaille dans un magasin de peinture. Mais le samedi soir, tout change. Accompagné de ses amis, il brille sur la piste de danse de l’Odyssée 2001, une boîte disco. Adulé par les femmes et envié par les hommes, il découvre que ce n’est pas si simple d’être un jeune Newyorkais dans les années 70 car son succès lui apporte aussi des ennuis auprès de sa famille, des bandes rivales, des femmes… Un soir, il tombe sous le charme de Stéphanie, à qui il propose de faire équipe pour le concours de danse organisé par leur boîte de nuit favorite. Est-ce le début d’une histoire d’amour ?

Mon avis : Etant un piètre danseur, je suis toujours épaté par ces artistes qui défient les lois de la gravité et exécutent avec une aisance époustouflante des figures qui me semblent irréalisables. Disons-le tout net, Saturday Night Fever est une formidable ode à la danse. J’ai aimé ce spectacle. Je craignais qu’il soir répétitif, or on ne s’y ennuie pas une seule seconde. On est transporté par le dynamisme, la générosité, l’investissement, la joie de vivre et la créativité de toute la troupe. Les arguments positifs sont nombreux.



-    Les décors sont très réussis (celui de la quincaillerie par exemple). Et, en plus, ils sont magnifiés par des projections vidéo de toute beauté. La scène tournante et les modules pivotants ou glissants sont utilisés à très bon escient.
-         Le rythme imposé par la mise en scène. Les tableaux s’enchaînent les uns avec les autres sans aucun temps mort. Si on possédait une zapette, on ne songerait même pas à l’utiliser.
-     L'idée de projeter sur écran les interventions des parents de Tony est très ingénieuse. Elle apporte non seulement une rupture efficace mais elle permet de profiter, grâce aux gros plans, de la grande qualité de jeu des deux comédiens ; Lionnel Astier se montrant particulièrement truculent.
-          La troupe des danseurs et danseuses. Le casting est irréprochable. Ils s’en donnent à corps et à cœur joie. Leur plaisir et leur énergie sont communicatifs. Les chorégraphies n’étant pas stéréotypées, on ne sait parfois plus où donner de la tête pour suivre leurs évolutions.
-       Le fait de mêler une touche de hip-hop à l’ambiance obligatoirement disco ajoute à la diversité des performances.
-    La plastique de Nicolas Archambault. Ses deux apparitions en mini-slip noir provoquent ronronnements ravis, pâmoisons et râles de désir parmi la gent féminine, voire en partie masculine.
-      La prestation de Gwendal Marimoutou. Voici un garçon qui sait tout faire : il joue la comédie, il chante, il danse. A la fois narrateur et acteur, il est l’âme de ce spectacle.
-          Le personnage d’Annette (Fanny Fourquez). Elle est à fois si drôle et si touchante que l’on ne peut que tomber en empathie avec elle.


-      J’avais lu des critiques péjoratives quant au jeu de Nicolas Archambault. Je l’ai donc bien scruté et je l’ai trouvé plutôt convaincant.
-         Il y a deux tableaux qui m’ont encore plus transporté que les autres : la première scène avec la voiture américaine blanche et, plus encore, celle de la bagarre très originale et habilement stylisée.
-          Les dialogues ne sont pas mauvais du tout. Ils vont à l’essentiel et, surtout, ils sont servis par un humour quasi permanent.
-          Le beau message de tolérance, d’amitié et de partage qui y est intelligemment diffusé.
-      Enfin, il y LE trio vocal. Nevedya, Malley et Rizon réussissent à nous faire oublier les Bee Gees ! Ils jouent leur propre partition avec énormément de talent, d’inventivité et de complémentarité. Lorsqu’ils chantent en harmonie c’est tout bonnement superbe. Une sacrée performance…

Maintenant, j’avoue avoir quelques restrictions. Certes très peu, mais il y a une ou deux petites choses qui m’ont gêné ou interpellé :
-         Etonnamment, j’ai trouvé les tenues des danseuses un peu moches, pas du tout glamour. Alors que ces demoiselles sont particulièrement jolies et sexy, elles sont affublées d’accoutrements de tissu qui ne les mettent pas vraiment en valeur.
-         Quant à Fauve Hautot, on ne peut contester son immense talent de danseuse. Sa technique est proche de la perfection. Mais, à mon goût, pour le rôle de Stéphanie, j’ai trouvé que, très athlétique, elle manquait un tantinet de féminité et de sensualité.
Ce sera tout au rayon des (petits) reproches. Mais je me dois d’être honnête et d’exprimer objectivement mon ressenti.


 En résumé, Saturday Night Fever est un spectacle qui donne vraiment la pêche. Impossible de ne pas bouger des pieds au rythme de ces tubes imparables. Certains ne résistent pas à l’envie de se lever et de se mettre à se trémousser à l’unisson des danseurs. C’est la fête aussi dans la salle. On y vit un vrai grand moment de partage et de convivialité.
Au Palais des Sports, la fièvre ne grimpera d’ailleurs pas que le samedi soir, elle brûlera à chaque représentation.


Gilbert « Critikator » Jouin