mardi 9 août 2016

Patrice Guirao "Crois-le !"

Editions : Au Vent des Iles
Collection : Noir Pacifique
373 pages. 19 €

Ma première rencontre avec Patrice Guirao remonte au début des années 90. Elle s’est faite par chanteur interposé car ce que j’ai d’abord reçu de lui, ce sont ses mots, les mots qu’il a posés sur les musiques d’un certain Art Mengo. Ponctuellement, je le retrouvais auteur de textes pour Pascal Obispo, Florent Pagny, Johnny Hallyday, Jenifer, Daniel Lavoie, Natasha St Pier… Et puis, j’ai été enfin amené à l’interviewer. C’était en 2005, c’était pour les chansons de la comédie musicale Le Roi Soleil qu’il avait cosignées avec son « frère de chant », Lionel Florence. Leur binôme était né cinq ans auparavant pour les besoins des Dix commandements… J’ai eu un nouvel entretien avec lui en 2013, cette fois pour le spectacle musical Robin des Bois. A chaque fois, nos conversations eurent lieu par téléphone car ce bougre d’homme a cette particularité de vivre à Tahiti.

Ce n’est que cette année que j’ai pu enfin le rencontrer en chair et en os. C’était pour parler des chansons qui vont scander la nouvelle comédie musicale Les 3 Mousquetaires qui verra le jour à compter du 29 septembre au Palais des Sports. Sur le plan humain, ce fut un joli moment d’échange. Nous avons bien sûr un peu parlé chansons, mais nous avons surtout fait connaissance. Et j’ai appris qu’il ne se contentait pas d’être parolier, qu’il était également auteur de polars.
Le mot magique était tombé, entre nous deux, près de nos deux tasses de café au beau milieu de la table. Des « polars » ! Moi qui suis un grand amateur du genre – je ne lis que ça dans le métro – j’ai été immédiatement intéressé. Deux jours plus tard, je recevais par la poste Crois-le !, le premier volume d’une trilogie sur les enquêtes d’un jeune détective privé nommé Al Dorsey.


J’ai pris énormément de plaisir à la lecture de cet ouvrage. Il comprend tous les codes du genre tout en ayant ses propres spécificités et son originalité. J’ai d’abord été séduit par le style. C’est fluide, naturel, jamais ampoulé ou gratuitement littéraire. Romancier mâtiné de chroniqueur, Patrice Guirao utilise sa plume comme un peintre son pinceau. Son écriture est très descriptive, tant pour les personnages que pour les paysages. Et il a l’habileté de saupoudrer les dialogues de certains de ses personnages (sa mère, Toti…) d’idiomes et de mots en dialecte écrits d’une telle façon qu’on les entend parler.

Il a surtout réussi à créer un héros. Son détective, Al Dorsey, n’est ni un super héros, ni un anti-héros. C’est un jeune mec tout ce qu’il y a de normal. D’abord, Al Dorsey n’est pas son vrai nom, c’est son pseudo, son nom de scène. En réalité, son patronyme est Edouard Tudieu de la Valière ! Né d’un père aristocrate et d’une maman tahitienne, il a pensé plus simple d’adopter un nom d’emprunt pour exercer son métier de privé. Mais il a toujours en lui une certaine noblesse de cœur et d’éducation.
Al n’est visiblement pas encore sorti de l’enfance. Il est plutôt immature, dilettante, fort et fragile à la fois, et si le cordon ombilical qui le relie à sa mère s’est légèrement distendu, il est loin, très loin d’être coupé. Notre privé prend les affaires qu’on lui confie comme elles viennent. C’est lui qui s’adapte à elles. Il subit les événements puis, lorsque les difficultés se présentent, il essaie de les gérer, voire de les affronter. Il y a en lui une forme de candeur et de fatalisme, propre sans doute aux habitants des îles. On a un peu tendance à se laisser porter là où le vent nous pousse. Ce grand ado – il ne se plaît qu’en short – est viscéralement bienveillant. Il aime les gens, il affecte même une certaine indulgence vis-à-vis de ceux qui transgressent allègrement les lois. Si le lieutenant Columbo possède une antique Peugeot 403, Al, lui, roule dans une vieille 4L. C’est le seul point commun qu’il partage avec la flopée de détectives plus ou moins privés qui jalonnent la littérature policière depuis la naissance du genre. Il n’a pas un grand pouvoir de déduction, il n’aime pas la bagarre, il n’a aucune arrogance (au contraire, il doute souvent), il ne se considère donc pas comme un surhomme. Raisons pour lesquelles il est si attachant, si proche de nous.

Toti
Dans Crois-le !, nous sommes en permanence dans la tête d’Al Dorsey. C’est là où le style de Patrice Guirao prend toute sa saveur. Certes, l’enquête reste présente tout au long du récit un peu comme un fil rouge, mais il se passe tout le temps des petits événements annexes, des incidents collatéraux, qui amènent naturellement des digressions. Et elles sont savoureuses, ces digressions. Elles nous permettent de mieux pénétrer la mentalité des Polynésiens, de découvrir un monde cosmopolite, des paysages particuliers, bref, une autre façon de vivre…
L’autre point fort du petit théâtre guiréen, c’est la galerie de personnages qu’il a brossée. Autour d’Al gravitent des êtres particulièrement hauts en couleurs. Il y a sa maman, « Mamie Gyani », une figure importante de Tahiti qui possède une sorte de pouvoir occulte, et qui, au fil du temps, s’est tissé un réseau inoxydable d’une grande utilité... Il y a son ami d’enfance, Sandona Philibert, dit Sando, devenu inspecteur de police par défaut, qui a sous ses ordres une bande de rantanplans joviaux et naturellement inefficaces... Il y a Paul-Arman Lying, dit Toti, le pittoresque clodo millionnaire… Et puis, surtout, il y a sa fiancée, Lyao-Ly, un superbe mannequin… manchot (un requin a fait son quatre-heures de son bras lorsqu’elle était enfant). On la voit peu dans le livre, mais elle est omniprésente. Et enfin, personnage singulier mais qui occupe une place prépondérante, Baldwin, le chien de Lyao-Ly.


L’ambiance du livre (des livres devrais-je dire car il va s’agir d’une trilogie), son exotisme,, son humour permanent, ses personnages colorés, insolites, truculents, marginaux et, pour la plupart, si sympathiques, apportent aux aventures d’Al Dorsey un réel intérêt. France Télévision ne s’y est pas trompée qui a décidé d’en faire une adaptation en six épisodes de 52 minutes. Le tournage a commencé en juin à Tahiti et Moorea pour une diffusion début 2017.

vendredi 5 août 2016

Sous les jupons de l'Histoire

Chérie 25
Samedi 6 août à 13 h 25


En jouant de la télécommande, je suis tombé sur une chaîne où je ne m’étais jamais hasardé, Chérie 25, et sur une émission qui m’a laissé littéralement scotché : Sous les jupons de l’Histoire
Cette émission a pourtant débuté en octobre 2013, elle a connu une deuxième saison en janvier 2015, et une troisième fin août 2015. Heureusement, il y a les rediffusions d’été ! Et la providence a fait que je puisse rencontrer ces belles dames du temps jadis que furent les reines, les maîtresses, les favorites, les gourgandines et autres égéries (il y a 24 portraits en tout).
Quel bonheur ! J’ai rarement autant été emballé. Tout m’a plu, tout me plaît dans cette émission.


D’abord sa conception, en forme de magazine compartimenté en différents chapitres : santé, beauté-mode, scandales, cuisine, vie quotidienne… Chacun des intervenants (Stéphane Clerget, Carole Coagsaliou, Marc Fourny, Serge Alzérat, Elisabeth de Feydeau) est brillant, mêlant avec brio un immense savoir historique et un goût malicieux pour les anecdotes croustillantes. Sur le plan documentaire, même si l’on est féru d’Histoire, on en apprend beaucoup tant ces portraits sont fouillés et complets. Il est vrai que lorsqu’on s’aventure sous les jupons, on accède à l’intime… Ensuite, il y a le ton : informatif sans être didactique, moderne sans être branché et, surtout, grâce à la présence truculente de Christine Bravo, systématiquement placé sous le signe de l’humour. Apprendre en s’amusant, il n’y a rien de plus efficace et jouissif… Enfin, il y a la mise en page, les décors, les illustrations et les animations. C’est d’une formidable drôlerie.



Bref, je suis totalement accro à cette remarquable émission. Elle ne peut que plaire à tout le monde. Je sais qu’en me fendant de ce petit papier, je fais vraiment œuvre utile. Ce serait tellement bien qu’une grande chaîne en rachète les droits à Chérie 25. Une telle émission ne peut rester confidentielle. Regardez-la, enregistrez-la, mais ne passez surtout pas à côté. Plaisir garanti !

lundi 25 juillet 2016

Cécile Giroud & Yann Stotz "Classe !"

L’Alhambra
21, rue Yves Toudic
75019 Paris
Tel : 01 40 20 40 25
Métro : République / Jacques Bonsergent

Du 27 juillet au 15 janvier 2017
Du jeudi au dimanche à 19 h

Spectacle de et avec Cécile Giroud et Yann Stotz
Lumières de Jacques Rouveurollis
Décors d’Yves Valente

Présentation : D’un côté, il y a Yann Stotz, véritable homme élastique affublé d’une voix de crooner et d’un sens inné de l’autodérision… De l’autre, gambade la pétaradante qui taquine du piano aussi bien qu’elle chante.
Le mot d’ordre de leur pétulant spectacle est « classe » ; mais soyons honnêtes, cette élégante devise n’est franchement pas respectée : entre un discours présidentiel truffé d’impertinences, une pléiade de sketches aussi tordus qu’irrévérencieux et un tourbillon de chanteurs imités avec une succulente dérision, on ne peut pas dire qu’avec eux le sérieux soit de mise…
Cécile et Yann se moquent de tout mis ils le font avec panache et un tel sens de la musicalité que cela rend leurs numéros définitivement réjouissants !

Mon avis : Le show (car c’en est un) exécuté (car on y meurt de rire) par Cécile Giroud et Yann Stotz est un des spectacles les plus complets qui soient. Le registre de ces deux énergumènes est si étendu et si varié qu’on a droit à quasiment toutes les disciplines que peut offrir le music-hall. Ils savent tout faire, les bougres, et même des choses qu’on ne s’attend pas à voir. Ou plutôt, on se dit : « ils ne vont quand même pas oser d’aller jusque là… », et ils y vont ! A fond, et bien au-delà de ce l’on escomptait. Alors qu’on pense être parvenu à un summum dans le rire, ils trouvent le moyen d’en rajouter encore une couche. On était plié en deux, ils nous replient en quatre, voire en huit.


Ils ont intitulé leur spectacle « Classe ! »… Je veux bien. Encore faut-il savoir dans quelle acception il faut entendre ce terme.
On pense d’abord à la distinction. C’est vrai, il y a beaucoup d’élégance dans leur tenue vestimentaire. Cécile sait parfaitement mettre en valeur son accorte silhouette dans des robes qui frisent la haute couture et Yann porte le smoking avec un naturel quasi aristocratique. Bref, ils sont chics, too chics… Le problème, c’est qu’en dépit du raffinement de leur tenue, ils vont en manquer souvent… de tenue.
En effet, avec eux, on entre dans le domaine de la « classe » tous risques. Lorsque j’affirme qu’ils osent tout, je suis dans l’euphémisme. Rien ne les rebute, rien ne leur fait peur. Profanateurs de conventions, iconoclastes de la bienséance, ils adorent franchir allègrement toutes les barrières pour aller s’essuyer les pieds sur le paillasson de la convenance. Mais ils le font avec un tel naturel que rien ne nous paraît incongru, indécent ou déplacé. On accepte tout d’eux car c’est bien fait, très, très bien fait. Et c’est aussi bien fait pour nous !


Il y a aussi le sens purement scolaire de « classe » qui pourrait convenir à leurs comportements tant ils peuvent parfois se montrer potaches. Elèves dissipés et farceurs, ils méritent néanmoins le prix d’excellence ex aequo dans la classe de chant. Dans cette discipline, ils possèdent un niveau exceptionnel. Cécile fait remarquablement honneur à sa sainte, patronne des musiciens, tant elle fait ce qu’elle veut avec sa voix et avec ses dix doigts sur les touches d’un piano. Véronique Sanson peut être aphone un jour, elle pourrait la remplacer au pied levé sans qu’on s’en aperçoive… Quant à Yann, il croone comme personne, joue avec son organe (vocal) avec une aisance qui nous fait pâmer d’aise.


« Classe ! » est un spectacle inventif, original, riche en gags et en moments de grâce. Il y a bien du talent là-dedans ! Cécile adore jouer les gourdasses, bougonner, sa vautrer dans la mauvaise volonté, tout autant que se comporter en charmeuse, en séductrice et en bonne copine… Yann est en tout point étonnant. En plus de sa voix étourdissante, il possède une gestuelle qui n’appartient qu’à lui, directement inspirée du cartoon. Il a un sens aigu du burlesque, mais toujours (on y revient) avec une classe innée.
Ils nous campent des duos improbables, qui commencent bien, puis qui dérapent insidieusement et finissent dans la cata. Leurs imitations sont confondantes de mimétisme. Ils parodient la politique, l’humanitaire, le cinéma (superbe séquence !)… Bref, un spectacle comme celui-là, argotiquement parlant, on ne peut en aucun cas en « avoir classe », au contraire, on s’y amuse du début à la fin. C’est frais, réjouissant, délicieusement grivois, complètement déjanté, mais toujours, toujours, d’une extrême qualité. Ils se sont bien trouvés ces deux là ! Je "classe" ce show tout en haut dans mon rire-parade personnel. Qu’est-ce que c’est bon de rire comme un enfant pendant une heure et demie !


Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 16 juillet 2016

Amour Amor

Théâtre La Bruyère
5, rue La Bruyère
75009 Paris
Tel : 01 48 74 76 99
Métro : Saint-Georges

Jusqu’au 20 août

Ecrit et interprété par Isabelle Georges

Direction musicale, piano et chant : Frederik Steenbrink
Guitare, contrebasse et trompette : Edouard Pennes
Saxophones, flûte, percussions et piano : Adrien Sanchez
Arrangements : Cyrille Lehn
Lumières : Jacques Rouveyrollis
Son : Yann Lemètre
Costumes : Axel Boursier
Scénographie : Nils Zachariasen

Présentation : Entourée de son complice Frederik Steenbrink et de deux musiciens « touche-à-tout » de génie, la grande Isabelle Georges revient avec Amour Amor !
Avec « trois petites notes de musique… » de Mozart à Gainsbarre et quelques « chabadabada » ils trouveront « les mots » pour dire et chanter au mieux « la chose »…
L’amour « toujours » mais, toujours, l’amour-humour !

Mon avis : Pour se rendre au Théâtre La Bruyère voir le spectacle d’Isabelle Georges, il faut descendre au métro Saint-Georges… Je n’irai pas jusqu’à la sanctifier, bien que les critiques soient unanimes pour auréoler sa prestation, mais j’ai vécu hier soir un petit moment vraiment paradisiaque.
A l’instar de ses précédents spectacles, Amour Amor va bien au-delà du simple tour de chant car la comédie y tient également une place prépondérante. Cette fois, comme dans Padam Padam, tout est dans le titre. Dans sa note d’intention, Isabelle Georges annonce la couleur : « Je suis obsédée, possédée par l’amour… Je veux le chanter sous toutes ses formes… ». Effectivement, en une heure et demie, elle se livre à une discotopsie du sentiment amoureux dans tous ses états. Du coup de foudre à la rupture, tous les thèmes et toutes les étapes y sont abordés.


Avec sa jolie frimousse, son grand sourire gourmand et son œil tour à tour malicieux, candide, coquin, émerveillé ou mélancolique, Isabelle Georges et ses trois complices musiciens nous offrent un spectacle total. La mise en scène, inventive et intelligente, est toute entière au service des chansons. Chacune donne lieu à son propre tableau, à une véritable mini-comédie. Les titres s’enchaînent, s’imbriquent, souvent sous forme de dialogue, ce qui a pour résultat de les rendre encore plus vivantes et explicites. Les trois musiciens interviennent, partenaires taquins et choristes facétieux, s’intègrent au spectacle en jouant une partition autant théâtrale que musicale. Les arrangements, délibérément jazzy, subtils, classieux, riches et variés, ajoutent à l’ambiance une légèreté et une fantaisie réjouissantes. En fait, on est en permanence dans le jeu ; dans les jeux de l’amour et du bazar. Accessoires drolatiques et inattendus, pas de danse langoureux, chaloupés ou cocasses, saynètes vaudevillesques, romantiques ou mélodramatiques, échanges et situations pittoresques, Amour Amor nous distille un grand moment de pur music-hall.

Et puis il y a Isabelle ! Elle s’implique et paie de sa personne comme jamais. Inutile de s’attarder sur la formidable étendue de ses qualités vocales, c’est un fait acquis depuis belle lurette. Dans cette sorte de comédie musicale, c’est tout autant son tempérament et ses talents de comédienne qui sont mis en valeurs. Elle joue tout et ose tout. Elle met les voiles, se dévoile, va jusqu’à faire les « Georges chaudes »… C’est troublant, audacieux, mais toujours accompagné par un parti pris d’humour qui rend tout délicieux.


Ce spectacle est également ponctué d’intermèdes surprenants comme cette reprise des truculentes Nuits d’une demoiselle, créée par Colette Renard, dans lequel Isabelle nous offre un jeu d’épaule dense, ou bien ce dialogue étincelant qu’elle échange avec son pianiste, Frederik Steenbrink, autour de ce poème galant du 18è siècle intitulé Le Mot et la Chose. Une merveille d’écriture ! On a aussi droit à quelques extraits de dialogues de films judicieusement placés.
Je me suis surpris, à un moment, à rêver qu’avec ses trois petits potes de musique, elle nous interprète de manière inversée le Alors raconte de Bécaud. C’eût pu être un joli moment de grâce et de drôlerie totalement en phase avec le thème développé dans Amour Amor puisqu’il évoque la rencontre amoureuse. Mais ce petit désir n’est qu’une minuscule gourmandise superfétatoire car, pour ce qui est de la nourriture spirituelle, ce spectacle m’a nourri au-delà de mes espérances.

En conclusion, si l’on se demande à l’issue de ce spectacle remarquablement complet, Que reste-t-il de nos amours ? Et bien, il nous reste une ribambelle de belles et bonnes chansons…


Gilbert « Critikator » Jouin

mercredi 13 juillet 2016

Krooner on the Rocks

Théâtre du Gymnase
38, boulevard de Bonne Nouvelle
75010 Paris
Tel : 01 42 46 79 79
Métro : Bonne Nouvelle

Les mardis et mercredis à 20 h 00

Conçu et mis en scène par Lucy Harrison

Avec Lucy Harrison et Fabrice Banderra accompagnés au piano par Richard Poher ou Raphaël Bancou (en alternance)

L’histoire : Elle, lui, deux célibataires, opposés en tout, voisins de palier, chacun chez soi.
Inscrits sur un site de rencontre, ils décrochent un rendez-vous…
Une terrible surprise les attend : leur rendez-vous s’avère être l’un avec l’autre… Etonnant ?

Mon avis : Ce spectacle est vraiment sympa. Il fait du bien aux yeux, aux oreilles et même, au cœur… L’idée de départ est toute simple : mettre en présence deux individus diamétralement opposés. Tout sépare en effet « Tony 75 » et « Ruth 66 » (ce sont les pseudos qu’ils se sont choisis pour échanger sur un site de rencontres entre célibataires). L’astuce imaginée par Lucy Harrison, l’auteure et metteuse en scène, c’est de nous les montrer dès le départ, en parallèle, chacun dans son univers, sur une scène partagée en deux car ils sont voisins.
« Tony » vit dans un appartement tout blanc. Il joue aux échecs, boit du whisky et lit Vogue. Il est élégant, raffiné mais avec beaucoup de malice dans l’œil. Il n’a pas encore réussi à couper le cordon avec sa maman… « Ruth », elle, évolue dans un décor en rouge vif et noir. Elle boit de la vodka et lit un magazine à la gloire d’ACDC. Elle est totalement cash et libre… Il est smoking, elle est blouson de cuir… Mais le domaine où ils sont le plus en opposition, c’est la musique. Lui, c’est le crooner. Il aime Tony Bennett, Frank Sinatra, Nat King Cole et Dean Martin… Elle, elle s’inscrit dans la lignée des Janis Joplin, Dolly Parton, Tina Turner et Amy Winehouse… Bref, il est soft et elle est hard, il est bluette, elle est bluesy.


Bien sûr, ils ne se supportent pas. C’est vrai qu’ils n’ont rien en commun. Les voir évoluer chez eux ne fait qu’amplifier leur antagonisme. Et ça nous amuse énormément. Lucy Harrison est impressionnante en tout. Elle porte des tenues pour le moins pittoresques (celle avec laquelle elle se présente sur scène pourrait être qualifiée de « crâneuse », vous comprendrez en la voyant), elle est désinhibée, elle assume ses rondeurs, pratique l’autodérision, elle ignore la langue de bois. Et, surtout, elle possède une voix incroyable ; puissante, éraillée tout en étant nuancée. Elle a une telle maîtrise vocale, et dans tous les registres, que ça lui laisse beaucoup d’espace pour jouer la comédie. Même si on n’excelle pas en anglais, grâce à ses mimiques et à sa gestuelle, on comprend tout ce qu’elle veut faire passer dans ses chansons.
Fabrice Banderra, comédien subtil, nous propose une composition parfaite en contrepoint avec sa partenaire sur-vitaminée. Il est plus dans la sobriété, la retenue, mais avec, en permanence, cette pointe d’humour british qui nous ravit tant dans les grandes comédies romantiques américaines.


On passe un très bon moment dans cette petite salle agréable du Gymnase. On n’entend que des tubes et des grands standards. Qu’ils chantent seuls ou en duo, c’est tout le temps un véritable régal. Personnellement, j’ai entendu hier la meilleure version de Walk On The Wild Side, de Lou Reed ; l’humour et l’émotion s’y confondent pendant trois minutes d’une grâce totale… Et puis, il y a l’histoire. Krooner on the Rocks est construit comme une dramatique. La tension ne fait que monter. Chaque tableau est conçu pour nous amener à la grande scène finale : LA rencontre. C’est qu’on l’attend, cette rencontre !
Voici un spectacle qui fait du bien. C’est frais, joyeux, optimiste. On en sort tout revigoré, la banane au coin des lèvres, avec une vague sensation de « trop court ». C’est tellement bien joué et chanté, qu’on en voudrait encore un peu plus. C’est un bon signe, non ?


Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 11 juillet 2016

Pour 100 briques t'as plus rien maintenant !

Théâtre Fontaine
10 ? rue Pierre Fontaine
75009 Paris
Tel : 01 48 74 74 40
Métro : Blanche / Saint-Georges / Pigalle

Une pièce de Didier Kaminka
Mise en scène par Arthur Jugnot
Décor de Charlie Mangel
Costumes de Pauline Gallot
Lumières de Madjid Hakimi
Musiques de Paulo Goude

Avec Guillaume Bouchède, Mikaël Chirinian, Philippe Beglia, Christopher Bayemi, Clément Naslin, Flavie Péan, Ariane Mourier ou Gaëlle Lebert, Yannick Mazzili ou Boris Soulages

L’histoire : Inspirés par une série de braquages particulièrement réussis, Sam et Paul, deux jeunes chômeurs colocataires, y voient la solution idéale pour se faire de l’argent facile.
Ils décident de se lancer dans la préparation de leur premier casse, mais leur plan ne se déroule pas comme prévu…

Mon avis : Je pense qu’une pièce comme Pour 100 briques t’as plus rien, même si on y ajoute « maintenant » aurait dû rester dans le noble placard des comédies culte des années 80 et conservée avec soin dans la naphtaline… Le film d’Edouard Molinaro, de 1982, avec sa distribution haut de gamme, était très réussi. Il était adapté de la pièce de Didier Kaminka créée en 1976.
Personnellement, je me serais contenté du bon souvenir que m’a laissé ce film. Le problème avec cette reprise de « maintenant » au théâtre, c’est que quarante ans se sont écoulés. L’humour bon enfant de l’époque, n’est plus celui d’aujourd’hui. J’ai trouvé l’écriture vraiment démodée, un peu simpliste, avec des jeux de mots faciles… Pourtant, l’idée de cette pièce est excellente. Deux bras cassé qui commettent un hold-up et qui sont victimes du syndrome de Stockholm à l’envers, il fallait y penser. Les voir tomber en empathie avec leurs otages et décider de partager le butin avec eux est en effet un superbe sujet de comédie.


 Hélas, le traitement ne reste que superficiel… Vous aurez compris que je n’ai pris que peu de plaisir à découvrir cette version 2016. Il n’y a aucun reproche à adresse à la mise en scène, qui est vive et sujette aux ruptures. De même, la plupart des comédiens assurent, Guillaume Bouchède et Mikaël Chirinian sont irréprochables. De même, Clément Naslin et Flavie Péan font preuve d’une réelle présence comique (belle trouvaille de mise en scène d’ailleurs que de jouer sur la confusion que provoque la ressemblance de leurs voix). J’ai moins aimé le jeu trop outré de Philippe Beglia et, à un degré moindre, la prestation un peu sur-vitaminée de Gaëlle Lebert.
Ils ont fait de leur mieux avec ce qu’ils avaient, c'est-à-dire, un texte qui a beaucoup vieilli. On sourit de temps à autre, on trouve les acteurs sympathiques, mais ça ne suffit plus. En quarante ans, l’humour a considérablement évolué. Coluche, Desproges, les Inconnus, les Nuls et bien d’autres sont passés par là.



En conclusion, en dépit d’une bonne mise en scène et de la belle énergie des comédiens, ces 100 briques de 1976 ont été gravement dévaluées avec l’arrivée de l’euro. Il reste une pièce bon enfant, mais ce n’est sans doute pas suffisant.

samedi 2 juillet 2016

Don Quichotte, farce épique

Lucernaire
53, rue Notre-Dame des Champs
75006 Paris
Tel : 01 45 44 57 34
Métro : Notre-Dame des Champs / Vavin

D’après Cervantès
Mise en scène de Jean-Laurent Silvi
Création technique de Robin Laporte
Costumes de Joan Bich

Avec Sylvain Mossot (Don Quichotte), Axel Blind (Sancho Pança), Barbara Castin (L’intervieweuse / la princesse Micomicona), Anthony Henrot (Le maître de cérémonie / Cardénio)

Présentation : Si l’on vous dit « cheval », « Moulins », « Sancho Pança », vous direz « Don Quichotte », sans doute. Vous êtes instruits. Et si l’on vous demande un peu plus que ça, la fameuse « Dulcinée » peut vous venir à l’esprit. Et après…
Tout le monde connaît le chef d’œuvre de Cervantès, bien entendu. Mais soyons francs, combien l’ont lu ?
C’est un plongeon dans l’histoire, et dans le ton, de cette parodie de romans de chevalerie qui a passionné le monde entier qui vous est proposé. Quand un gentilhomme campagnard décide de remettre la chevalerie errante en état, des siècles après, pour redresser les torts et ressusciter l’Age d’Or, ou quand le monde l’apprend… souvent à ses dépens.

Mon avis : J’avoue que je ne connaissais que la partie émergée de l’énorme iceberg Don Quichotte de Cervantès. C’est qu’il faut se les coltiner les deux tomes de chacun près de 600 pages ! J’étais donc très curieux de découvrir à quelle sauce le célèbre « chevalier à la triste figure » allait être accommodé dans ce qui était sous-titré comme étant une « farce épique ». J’aime bien ces deux mots, « farce » et « épique », et de les voir ainsi associés m’était plutôt alléchant. Et puis, le fait qu’elle soit programmée au Lucernaire était un gage de qualité intellectuelle…


La scène est quasiment vide. Des cubes sont les uniques éléments de  décor, ce qui permet de donner libre cours à notre imagination et se mettre ainsi en phase avec les délires fantasmagoriques de Don Quichotte. Dès qu’il nous apparaît, il est tout à fait conforme à l’image de son héros tel que l’a décrit Cervantès. Longue silhouette, le cheveu hirsute, le regard clair tantôt résolu, tantôt halluciné, et une très belle voix grave. Il a le geste et le langage grandiloquents. Il n’y a que l’endroit où on le découvre qui nous désarçonne un tantinet : il se trouve sur… un plateau de télévision où il est interviewé par une accorte journaliste. C’est déjà complètement anachronique et absurde et c’est très bien comme ça.
Cette trouvaille de mise en scène est une très bonne astuce, d’autant qu’elle va revenir régulièrement. Les questions que pose la jeune femme nous aident en effet à synthétiser l’œuvre et à en présenter les principaux personnages vus par Don Quichotte. Ensuite, la pièce va alterner entre entretiens et « fragments » des aventures du chevalier errant. Ce découpage original permet de donner du rythme aux différents tableaux.


Les différents fragments mettent en lumière l’opposition des personnalités de l’Hidalgo et de son écuyer Sancho Pança et, surtout, l’évolution psychologique de ce dernier. Les deux caractères sont remarquablement dessinés. Quichotte est habité, exalté, inconscient du danger, limite paranoïaque (paranoïa : sentiment d’avoir raison contre le monde entier). En même temps, il est totalement sincère dans sa mission de sauver le monde, la veuve et l’orphelin… Quant à Sancho, c’est le bon sens paysan. Il est simple (mais pas simplet), pragmatique, conciliant. C’est un brave homme qui a toujours envie de bien faire. Parfois pourtant, Quichotte se montre tellement persuasif en commentant ses visions à la façon d’un reportage sportif qu’il réussit à les faire se concrétiser dans l’imaginaire de Sancho. Ce qui donne lieu à de jolies scènes. Pour moi, la plus forte, c’est celle où Sancho se révolte. On voit alors combien les péripéties, souvent douloureuses ou violentes, qu’il a traversées l’ont enrichi intellectuellement… La séquence qui donne lieu à un invraisemblable dialogue de sourds entre Quichotte, Sancho et Cardénio constitue elle aussi un grand moment de comédie burlesque.
Il y a certes des moments un peu plus laborieux, des gags répétitifs, des baisses (rares) de régime, quelques outrances. Mais dans l’ensemble le pari est réussi. De toute façon, même si Don Quichotte est une œuvre populaire, elle n’est pas si accessible que ça. Il faut rester attentif et concentré. L’énergie dépensée par les acteurs nous y aide amplement.

Les deux comédiens qui incarnent Don Quichotte et Sancho Pança, Sylvain Mossot et Axel Blind, sont impeccables, tant physiquement, que dans leur jeu. Ils forment un formidable duo. Et ils sont remarquablement épaulés par Barbara Castin et Anthony Henrot.

Il est vrai que c’était une sacrée gageure que de compacter ainsi, 400 ans après sa sortie, le pavé de Cervantès. L’esprit du livre est tout à fait respecté. On en a simplement extrait le suc. Ça nous suffit amplement pour comprendre le message.